—Avant de nous partager, docteur, les morceaux incomplets ou complémentaires de cette histoire, si vous osez le faire encore, permettez-moi.

—Je vous permets.

—A mesure que vous avez avancé dans la narration que nous devons à la piété fraternelle et sévère de madame Perier, j'ai connu en moi un double sentiment, deux sentiments voisins non conciliables d'abord. Je m'apercevais que ces faits m'étaient nouveaux. Je reconnaissais que ces faits m'étaient connus.

Je m'apercevais que ces faits m'étaient vraiment nouveaux. J'avais pourtant lu, ou du moins j'avais parcouru, au temps que j'étais écolier, ce long texte imprimé fin, menu et dense, durant que je préparais des examens indispensables et des concours utiles. Mais la narration n'était pas entrée dans ma mémoire profonde.

—Cela n'est pas étonnant, mon ami.

—Cela n'est pas étonnant. Les concours et les examens que nous devons subir et où nous contribuons à envenimer l'antique émulation, toutes les rivalités d'enfance, toutes les compétitions scolaires où nous nous faisons les complices de la vieille concurrence donnent malgré nous à tout le travail que nous faisons pour les préparer non seulement un caractère superficiel, mais je ne sais quoi d'hostile et d'étranger, de pernicieux, de mauvais, de malin, de malsain. Les auteurs ne sont plus les mêmes, et il y a toujours quelque hésitation quand Blaise Pascal est un auteur du programme. Cette incommunication est aussi un empêchement grave à tout enseignement, primaire, secondaire, ou supérieur. Je me rappelle fort bien que tout au long de mes études je me suis réservé la plupart de mes auteurs pour quand je pourrais les lire d'homme à homme, sincèrement. Nous venons de le faire, en première lecture, pour quelques passages d'une histoire qui est en effet une introduction naturelle aux Pensées. Pourrons-nous faire un jour les lectures suivantes, les deuxième, troisième et suivantes lectures, toujours plus approfondies. Ferons-nous jamais quelque lecture qui soit définitive.

—Je ne pense pas que jamais nos lectures soient finales. Et d'abord savons-nous ce que c'est que lire, et bien lire, et lire mal?

—Je ne le sais; mais je sais qu'alors je ne lisais pas bien mes auteurs, que je me les réservais, et qu'à présent, quand j'ai le temps, je les lis mieux. Mais ce n'était pas cela, docteur, qui me frappait le plus pendant que je vous écoutais. En ces faits, qui m'étaient nouveaux, je reconnaissais profondément les événements anciens qui avaient obscurément frappé mon enfance contemporaine. L'histoire du grand Blaise et l'histoire de la pauvre dame innocente et vieillie en dévotion, que je me suis permis de vous conter, c'est à bien peu près la même histoire. Admettez que pour un instant je réserve les éléments de cette histoire que je crois afférents à vos interrogations. Admettez que je laisse les détails. Dans l'ensemble cette histoire est la même. La pauvre dame à la fluxion de poitrine, émerveillement des femmes qui allaient laver la lessive, édification des vieilles dévotes aigres, illustration des campagnes et du faubourg, scandale des esprits faciles, tout ignorante qu'elle était, bourgeoise, vieille, pauvre d'esprit, laide sans doute, insignifiante, insane si vous le voulez, provinciale ignorée au fond d'un faubourg de province, la pauvre dame «entortillée par les curés», comme on disait, n'en avait pas moins toutes les passions, tous les sentiments et presque toutes les pensées d'un Pascal. Vraiment ils étaient les mêmes fidèles. Docteur je me demande si là n'est pas toute la force de la communion chrétienne, et en particulier de la communion catholique. La malheureuse fidèle avait la même foi, les mêmes élancements, la même charité, les mêmes sacrements. Elle aussi reçut enfin celui qu'elle avait tant désiré, qu'elle avait désiré de même. Et sans jouer immoralement avec les assimilations, je me demande si une ou plusieurs communions socialistes semblables ne seraient pas puissamment efficaces pour préparer la révolution de la santé.

—Je vous entends peu, et mal.