—Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait prêté sa carte d'exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. Il escomptait l'adoucissement habituel de la température en cette saison. Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente. Mais l'adoucissement escompté n'est pas venu. Mon cousin nous arrivera dès qu'il pourra quitter pour quelque temps son travail.
—Quel est son caractère?
—Je ne sais pas si vous lui plairez.
—Je ne sais pas non plus s'il me plaira.
—C'est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance et beaucoup de mauvaises paroles. Il a eu son certificat d'études. Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n'ont pour ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et c'est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il travaille dans une toute petite maison de province—le patron, deux compagnons, un ou deux goujats—il fait un peu de tous les métiers: maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas seulement pur fumiste. Audacieux, et téméraire même: ainsi le veut le métier. Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs, puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D'ailleurs ce qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de sérénité, une accoutumance à demeurer dans les hauteurs. Il aime à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu'il vous faisait poser, qu'il vous faisait marcher, qu'il faisait la bête, qu'il savait parfaitement ce qu'il vous a fait dire. C'est une espèce d'humeur qui m'a semblé très fréquente parmi les ouvriers, au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du bâtiment. Les ouvriers du bâtiment sont naturellement des faiseurs de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa Petite République, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi l'Histoire Socialiste, parce qu'elle est socialiste, parce qu'il aime l'histoire, parce qu'elle paraît en livraisons identiques, parce que l'éditeur est le même, c'est encore du Rouff. Mon cousin lit tout cela en mangeant, à déjeuner, lit la Petite République et croit assez que c'est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que ce n'est pas arrivé, lit son Histoire et croit tout à fait que cela est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander compte.
—Vous demander compte?
—Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre—et membre très actif—du Groupe d'études sociales d'Orléans, adhérent au Parti ouvrier français. Un vote régulier du groupe, auquel mon cousin avait pris part, m'avait institué délégué de ce groupe au futur ancien Congrès général des Organisations Socialistes Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me demeura fidèle. Mais la majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès.
—Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un délégué moral.
—Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu'il veut dire.
—Et de combien était cette minorité fidèle?