Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du Général envoyant une moitié du bataillon à Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies seraient envoyées de l'avant et chacun était anxieux de savoir si son ami dans telle autre compagnie serait forcé de le quitter. Vers quatre heures de l'après-midi les waggons pour le transport arrivèrent et furent placés près des casernes. Un détachement de la police à cheval arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort. Un congé général fut donné pendant la veillée, et les soldats en profitèrent largement.

La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le propriétaire avait offert aux volontaires une espèce de théâtre situé au fond de la bâtisse..

Un concert impromptu fut donné, chacun des volontaires présents y prenant part. On y représenta la pantomime du Barbier de Séville; plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre horizontale remplirent le reste du programme. La soirée se passa de la manière la plus gaie et pour plusieurs, la paie reçue la veille, y passa. Pendant la journée le juge Rouleau et le shérif Chapleau vinrent faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passèrent aux casernes, ils discutèrent la question du jour, et donnèrent plusieurs conseils aux officiers sur les précautions à prendre pendant le voyage qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, était "Calgarry."

Dimanche matin, à peine levé, chacun alla à la rivière se donner un bon lavage, puis procéda à sa toilette, car pour la première fois depuis le départ de Montréal, on devait avoir une basse-messe. A sept heures et demie tout le monde était prêt et le bataillon se dirigea vers la mission à environ deux milles du camp. Après vingt minutes de marche on vit poindre à une faible distance l'humble croix de bois qui orne l'entrée de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux missionnaires établis dans cette partie du pays avant même que le premier commerçant y eût fixé sa baraque, n'est pas un modèle d'architecture, mais semble plutôt avoir conservé le cachet d'humilité qui caractérisait le premier apôtre qui l'a habitée. Le rez-de-chaussée sert de logis au missionnaire, et le second étage est la maison du Seigneur. L'impression des volontaires au moment où ils pénétrèrent dans cette modeste chapelle à peine assez grande pour les contenir tous est difficile à dépeindre. Habitués à aller adorer Dieu dans des temples où le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, où la civilisation moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels grandioses, ils se sentaient émus de voir que Dieu habitait ce faible réduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit maître-autel, ça et là quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de bancs en bois brut étaient tout l'ameublement de la Mission.

Mais c'est toujours le même Dieu qui y réside!

Celui qui créa le monde, qui le gouverne, le même qui siège sur nos autels à Montréal et qui continue là-bas sa mission de bonté et de salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant impressionne le coeur du visiteur.

Pendant le service divin, notre aumônier nous fit une courte adresse. Chacun se sentait ému au fond du coeur en écoutant cette voix grave et solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montréal recevraient après la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne.

Immédiatement après la messe eut lieu le retour au camp. L'on déjeuna en arrivant. Le reste de la journée fut employé à charger de provisions les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf heures du soir, tous les soldats étaient retournés au camp et à dix heures chacun sommeillait.

De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon était debout. Les compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-là, jetèrent leurs tentes à terre avant le déjeuner et à huit heures elles étaient prêtes à partir. Cependant tout l'avant-midi s'écoula sans que le bataillon ne reçut aucun ordre.

Enfin vers deux heures de l'après-midi l'on se mit en rangs et après l'inspection générale des armes et des accoutrements, l'aile droite se mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos frères jusqu'aux limites de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant qu'ils passaient à travers les rues. Quant à nous (ceux qui restaient) nos coeurs se serrèrent et plusieurs commencèrent à murmurer «n voyant notre bataillon déjà divisé. Nous retournâmes sous la tente et l'après-midi s'écoula dans le silence.