Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont pas été sans amusement. Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le Lt. Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps, découvrait un jeu de paume qui fut immédiatement placé dans la cour du fort. Que de fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forçaient les joueurs à cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'était pas la partie la moins intéressante du programme.
Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux, comme le requéraient, son âge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie du major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité de la dame du Major dont l'excellence des tartes au flan n'était surpassée que par la cordiale politesse avec laquelle elles étaient offertes.
Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fâcheux de son séjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et des nuits d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir et d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramènent leurs pensées à ces jours de vie militaire, tous s'accordent à répéter le vieil axiome: "s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles journées."
CHAPITRE IV.
FORT ETHIER.
Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de Calgarry à Edmonton, vingt hommes avaient été laissés aux Buttes de la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformité avec les ordres du général Strange. Cette garnison, qui devait plus tard s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laissé comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Rivière au Calumet, mieux connue sous le nom de rivière de la Paix, se composait comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau, aussi de la 8e; caporal Eusèbe Beaudoin de la 1ère compagnie; et des soldats Napoléon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J. Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel, F. Dépatie, et A. Hébert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quévillon, D. Ménard, Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M. Deslauriers, No 8.
Dès le lundi, 4 de mai, au matin, ce détachement prit possession d'un chantier situé sur la ferme du Gouvernement, et se mit immédiatement à l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre travaillaient à cette besogne, d'autres perçaient des meurtrières.
Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'était rendu jusqu'à Edmonton avec le reste du bataillon gauche, dont il était adjudant, reçut ordre du général Strange de retourner tout de suite à la ferme du Gouvernement pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Élan Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers généraux en ce dernier endroit. Le même soir, le capitaine Ethier entrait dans ses quartiers, à la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient et comme chef et comme ami. Il y eut donc réjouissances générales au camp pendant la veillée; cependant à 9.30 heures les préparatifs pour le sommeil se commençaient et, à dix heures, le camp était rentré dans le silence le plus profond. Tout-à-coup, vers une heure du matin, le cri d'alarme d'une sentinelle éveilla le capitaine et en quelques instants toute la garnison était sur pied. En un clin d'oeil, chacun était à son poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier étaient exécutés dans le silence le plus parfait. Il faut ici dire, à la louange des soldats de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obéissait, en silence, se mettait au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger était passé et qu'il était revenu à sa couverte. Cette nuit-là la consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisées, conduites par le capitaine et le lieutenant à tour de rôle. Un métis Écossais du nom de Philip, qui était attaché au camp en qualité d'interprète et un nommé Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies accompagnèrent les soldats dans leur patrouille. La nuit étant très-obscure on ne découvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin, Big Joe découvrit les traces d'une bande de Sauvages à un mille du Fort. En suivant les pistes, on calcula qu'ils étaient venus en assez grand nombre. Dix loges avaient été levées et, croyant sans doute la force de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité, l'ennemi s'était enfui au lever du soleil.