Dès 6.30 heures, le lendemain, j'étais debout. Ma mère vint à l'église avec moi. Nous communiâmes tous les deux. Oh! comme j'aurais mêlé mes larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule était là qui nous regardait.

La messe terminée, ma mère et moi retournâmes & la maison. Le déjeuner ne fut pas bien gai. Ma mère ne mangea rien du tout et sa douleur me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-père paraissait plus ému qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je l'embrassai et ma mère ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me reconduire jusqu'à la gare.

Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut nécessaires et quand elle eut fini, nous marchâmes en silence. Sans doute, nos idées étaient les mêmes, tous deux nous souffrions de la même douleur et cependant chacun semblait préférer savourer sa peine en silence. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, puis le sifflet aigu du train qui approchait nous ramena à la cruelle réalité. Je me levai et allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant à l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva à Montréal vers 7.30 heures; à 8.15 heures j'étais au marché. L'avant-midi s'écoula lentement. Chaque compagnie allait une à une chercher sa tenue de campagne. On distribua des bas, des bottes, des knapsacks, havresacs, chaudières à manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le dîner au Richelieu. Après dîner, le trousseau de chacun fut complété, puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous acclama! on ne pensait plus à la famille que l'on quittait, aux amis de qui l'on s'éloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui nous appelait à sa défense tandis que ses enfants nous encourageaient par leurs cris et leurs acclamations.

Après la parade, on retourna aux casernes pour la dernière fois, puis l'on se dirigea vers la gare du G. P.E.

LE RETOUR A MONTRÉAL.

L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le récit du retour du 65ème à Montréal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux français de cette ville, le lendemain de l'arrivée du bataillon:

Grande journée que celle d'hier. Rarement, peut-être jamais encore, excepté lors de la visite du prince de Galles, Montréal n'a vu pareil enthousiasme. La ville était en ébullition, les affaires étant suspendues, lo port vide, les chars urbains arrêtés, les commis partis des magasins; les ouvriers avaient déserté l'atelier, les typographes ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux flottaient sur tous les édifices, les maisons étaient pavoisées, la joie partout, les poitrines se gonflaient et poussaient à chaque instant un formidable: VIVE LE 65ÈME! qui se répétait cent fois, mille fois, sur tout le parcours des braves volontaires.

Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu.

Le voyage, bien que long et pénible, a eu quelques bons moments. Sur la route, quand le train triomphal s'arrêtait, on voyait arriver des députations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin goûter au foyer de leur famille, un repos bien gagné.

A MATTAWA.