Comme presque toutes les cités bâties sur le bord d'un fleuve, Tobolsk est divisée en haute et basse ville. En haut est le Kremlin, gardant dans son enceinte de remparts la cathédrale et les bâtisses administratives. A ce quartier perché sur la falaise élevée de l'Irtich conduit une large avenue planchéiée, ouvrage des prisonniers suédois du temps des guerres de Charles XII. Elle conduit à un petit square orné d'une statue de Iermak. Le morceau est plus que médiocre, mais la pensée qui a présidé à son érection n'est pas banale. Le conquérant de la Sibérie est placé en face de l'immense plaine de l'Irtich, et le paysage grandiose donne la vie à ce bronze sans expression. Cette terre infinie, dont l'extrémité se perd dans la brume de l'horizon, ce continent illimité, voilà son apport à la patrie, à lui ce brigand qui, s'il n'avait assuré un empire à son tsar, aurait été pendu haut et court. Combien elle est suggestive l'histoire du conquérant sibérien! Ici, comme en Australie, une bande d'écumeurs et de détrousseurs de grands chemins a agrandi leur patrie d'un des plus vastes empires du monde. Examinez, du reste, toutes les importantes entreprises coloniales: presque toutes n'ont-elles pas été conduites par des gens qui aujourd'hui n'auraient pu être candidats au prix Montyon? Pour de pareilles expéditions il faut le goût des aventures et l'esprit d'initiative. Les vagabonds ne sont-ils pas des gens qui ont ces qualités à un degré incompatible avec les lois de la société?

A Tobolsk nous apprenons une nouvelle désagréable: par suite de la baisse des eaux la navigation est interrompue sur la haute Tobol, affluent de l'Irtich, conduisant à Tioumen, tête de ligne du chemin de fer transouralien.

Pour gagner cette ville nous devrons faire le trajet en tarentass. Ce sera pour nous l'occasion d'expérimenter ce mode de locomotion. Le tarentass et la Russie! l'un évoque l'autre, et notre voyage serait incomplet sans une excursion dans cette fameuse voiture. Avec son obligeance habituelle, le général Troïnitsky organise notre course, et, pour nous épargner l'ennui d'un changement de véhicule à chaque station, nous prête aimablement le sien. Représentez-vous une sorte de barque solidement fixée à un chariot non moins solide monté sur quatre roues. En avant, un siège pour deux personnes; dans la barque, point de banquettes, simplement, comme dans la plétionka, une épaisse couche de foin pour remplacer les ressorts et sur laquelle s'allongent les voyageurs. Le véhicule n'est pas précisément léger; pour le traîner à une allure rapide, quatre chevaux sont nécessaires.

Le 8 septembre, à dix heures trente du matin, nous quittons Tobolsk; les dernières maisons de la ville dépassées, les chevaux partent à fond de train. Sur la route excellente et absolument plate, le tarentass vole pour ainsi dire. En une heure trois quarts nous parcourons 27 kilomètres et demi, encore avons-nous perdu pour le moins dix bonnes minutes à la traversée de l'Irtich en bac. A midi quinze, nous arrivons à la station de Karatchine; en vingt minutes les chevaux sont changés, et maintenant au triple galop. En une heure quarante-cinq nous franchissons une distance de 31 kilomètres, soit près de 18 kilomètres à l'heure: c'est le record de vitesse dans notre course de Tobolsk à Tioumen.

Partout le pays est constitué de terres noires très fertiles. Seulement autour des villages, le sol est cultivé pour la consommation locale. Le manque de débouchés rend inutile de plus abondantes récoltes.

Toute la journée et toute la nuit nous galopons ainsi, mais, à mesure que nous avançons, les voyageurs deviennent plus nombreux et, partant, les haltes plus longues. A une station nous attendons les chevaux pendant deux heures. Enfin, à trois heures de l'après-midi, nous faisons notre entrée à Tioumen, ayant ainsi parcouru 277 kilomètres en vingt-neuf heures.

Tioumen est une gentille petite ville de 15 000 habitants environ, très importante au point de vue commercial. C'est le lieu de transit entre l'Europe et la Sibérie. Située sur la Toura, à l'extrémité ouest du réseau des voies fluviales de la Sibérie occidentale, elle est en même temps en communications faciles avec le bassin du Volga et de la Kama par le chemin de fer transouralien. Malheureusement, souvent en automne, comme cette année, la baisse des eaux interrompt la navigation sur la Tobol et oblige le commerce à de coûteux transbordements et transports par terre. D'autre part, le chemin de fer Ouralien débouchant dans la vallée de la Kama qui est sans voie ferrée, cette route n'est pratique qu'en été. Lorsque le Transsibérien sera construit, il est donc probable, pour ces raisons, que le chemin de Tobolsk à Perm par Tioumen sera abandonné pour un autre plus avantageux, déjà en partie existant. A travers l'Oural méridional vient d'être construite une ligne débouchant en Sibérie à Slata-Oust. Cette voie est reliée par Samara et le pont de Sizerane au restant du réseau russe. Lorsqu'elle aura été poussée d'autre part jusqu'à l'Irtich, en toutes saisons, la Sibérie se trouvera en relations constantes et rapides avec la Russie d'Europe. Ce sera l'embranchement européen du Transasiatique. A Tioumen existe un petit musée très intéressant par sa collection d'objets chinois et hindous découverts dans l'Oural.

Le soir même, nous prenons le chemin de fer, et le lendemain à midi nous arrivons à Iékaterinebourg. Cette ville est le chef-lieu d'un important district minier. Dans un rayon de trente ou quarante lieues à la ronde, c'est-à-dire aux environs, comme disent les Sibériens, se trouvent de très riches gisements de minerais et de minéraux précieux. A Iékaterinebourg sont installés une fonderie d'or et un atelier de polissage des marbres appartenant à la couronne. A notre point de vue, beaucoup plus intéressant est le musée très riche en objets préhistoriques provenant de tumuli attribués aux Tchoudes énigmatiques. Dans cette belle collection je remarque une pierre enveloppée d'écorce de bouleau identique à celles que les Ostiaks emploient encore aujourd'hui comme pesons pour leurs filets. Elle a été trouvée à une profondeur de 7 à 10 mètres dans les sables aurifères recouverts d'une couche de tourbe épaisse d'une dizaine de mètres. C'est généralement entre ces deux formations que se rencontrent les objets préhistoriques. Tous ces matériaux ont été réunis par les soins de la Société ouralienne d'amateurs des sciences naturelles. Cette société locale rend de grands services à la science, et son bulletin contient une foule de documents intéressants sur cette région ouralienne. Le succès de cette publication appartient en grande partie au zèle de son secrétaire, M. Clerc. Le nom de ce modeste savant est très connu des voyageurs sibériens; tous ont pu apprécier la cordialité de son hospitalité et l'étendue de son savoir.

Nous aurions bien voulu accepter l'aimable offre de M. Clerc de faire en sa compagnie une excursion archéologique aux environs, mais le temps presse, et le lendemain nous reprenons le chemin de fer. La voie ferrée suit la base de l'Oural. Rien dans le paysage n'indique le voisinage d'une chaîne de montagnes; le terrain est doucement mamelonné avec de belles forêts et de frais vallons; cela me rappelle la Suède centrale. Voici Nijni-Tagilsk, les fameux établissements métallurgiques et miniers du prince Demidov, puis la station Asiatskaya, suivie de celle d'Ouralskaya, située au point culminant du seuil: 600 mètres seulement. Le train descend ensuite à Européiskaya. La chaîne est traversée sans que, pour ainsi dire, nous nous en soyons aperçus. L'Oural est simplement ici un large renflement entre l'Europe et l'Asie.

Le 12 au matin, nous arrivons à Perm, et aussitôt nous poursuivons notre route vers Pétersbourg.