La route suit la Kazanka, gravit un monticule, et nous voici à Kazan, où Mme Vieuille, propriétaire de l'hôtel de France, nous fait le meilleur accueil.

M. Mislavsky, professeur agrégé à la Faculté de médecine, me réserve également la plus cordiale réception; grâce à son inépuisable obligeance et à son amabilité de tous les instants, Kazan est resté un de mes meilleurs souvenirs de voyage. A un autre titre, M. Mislavsky a droit à toute ma reconnaissance. Je ne pouvais songer à mettre à exécution mes projets d'exploration sans le concours d'un Russe, et avant mon arrivée cet excellent ami avait eu la bonté de m'assurer pour le reste du voyage la société d'un jeune étudiant de l'Université, M. Alexis Carlovitch Boyanus. Vigoureux, intelligent, débrouillard, plein d'entrain, avec cela très bien élevé, Boyanus a été pour moi un agréable compagnon autant qu'un précieux collaborateur, et ce serait injustice de ma part de ne pas rapporter en grande partie à son zèle le succès de l'expédition. Le meilleur éloge que je puisse faire de lui, c'est qu'après avoir voyagé trois mois ensemble nous nous sommes quittés et nous sommes restés bons amis.

Kazan est la ville la plus importante de la Russie orientale, avec une population de 142 000 habitants[26], une industrie prospère de cuirs et de savon, et une université importante.

[26] D'après le recensement de 1886.

Kazan se compose de trois parties, la ville russe, le Kremlin et le faubourg tatar. La principale artère, la Vosskressenskaya, est une large rue bordée de maisons basses; au bout se trouve l'Université, un magnifique établissement scientifique dont les laboratoires spacieux exciteraient l'envie de nos savants. Sous le rapport de la bâtisse administrative, la Russie n'est pas en retard, loin de là. L'Université de Kazan compte des professeurs dont le nom fait autorité dans toute l'Europe, et sous leurs auspices se publie un important périodique[27].

[27] Troudy obchtchestva estestvoïspytatéleï pri imperatorskom Kazanskom ouniversitetié.

Non loin de l'Université est installée, dans un joli bâtiment en bois de style russe, une fort curieuse exposition. Depuis plusieurs années les différentes provinces de la Russie organisent à tour de rôle des expositions régionales du plus haut intérêt. La première impression en parcourant les galeries bien remplies est celle de la puissance et de la vitalité de l'industrie nationale. Depuis dix ans, les progrès réalisés sont considérables, surtout dans les articles de luxe. Actuellement la Russie peut se suffire à elle-même et bientôt pourra faire concurrence aux autres pays sur les marchés du monde. Le bas prix de la main-d'œuvre lui assure dès aujourd'hui un avantage marqué. Les amateurs de pittoresque regretteront cependant l'abandon du style indigène pour les dessins et les formes occidentales. Les modèles d'orfèvrerie viennent de France; les cuillers à thé russes, si recherchées à Paris, sont ici dédaignées par la mode. Maintenant également plus de ces pittoresques cotonnades si originales de dessin et de couleurs, dont la vue était un plaisir pour les yeux; actuellement les filateurs moscovites ne reproduisent plus que les scènes banales de nos mauvais papiers peints.

J'aurais volontiers passé toute la journée à l'exposition, mais sous ces bâtiments en bois la chaleur était étouffante. Pendant mon séjour à Kazan le thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de +27° et la température moyenne ne dépassa pas +20°, la chaleur aurait donc été très supportable, si les maisons avaient offert un peu de fraîcheur. Mais dans ce pays où, l'hiver, la température s'abaisse à -34°, toutes les précautions sont prises contre le froid et non contre le soleil. Les doubles fenêtres de ma chambre étaient fixées aux murs, hermétiquement closes; pour aérer la pièce on ne pouvait ouvrir qu'un petit carreau. Avec cela point de persiennes; par suite la chambre a toujours la température d'une serre chaude. De plus les maisons sont couvertes de feuilles de tôle, qui n'entretiennent pas précisément le frais dans les habitations.

Scène dans une rue de Kazan.