Après plusieurs heures de route, voici le village de Parate, moitié russe, moitié tchérémisse. Aucune différence extérieure ne distingue les maisons tchérémisses des isbas russes. Toutes sont construites sur le même plan, on dirait une cité ouvrière. Dans la longue rue circulent des êtres étranges tout de blanc vêtus; à la lueur mourante du crépuscule, on croit voir passer des fantômes. Ce sont des Tchérémisses qui rentrent des champs.
A la vue de ces gens, la première impression est celle de l'étonnement, d'un étonnement profond dont la sensation persiste encore au moment où j'écris ces lignes. Depuis le Volga nous avons été préparés par des transitions lentes à l'impression d'Asie que nous a laissée Kazan, mais ici le saut est si brusque, si profond que nous en sommes abasourdis. D'un des centres les plus importants de l'Empire, nous sommes tombés tout d'un coup au milieu d'une population primitive. Ici nous sommes, semble-t-il, à mille lieues de Kazan, hors de la Russie, hors d'Europe. Costumes, langue, religion, tout chez ces Tchérémisses est différent de chez les Russes. Il y a là deux races juxtaposées, étrangères l'une à l'autre, l'une qui suit le mouvement de la civilisation, l'autre figée dans un passé de plusieurs siècles.
Très simple est le costume des Tchérémisses: pour les hommes, un pantalon et une blouse en toile blanche[29], des souliers en écorce, et en place de bas des morceaux de toile ou de drap. Non moins sommaire est le costume des femmes: un petit caleçon en toile blanche (iolache) que prolongent des jambières également en toile ou en drap noir (chtré), serrées autour des mollets par des cordelettes en écorce, enfin une longue chemise blanche (toghour), fermée sur la poitrine par une fibule en cuivre et serrée à la taille par une ceinture. Ce vêtement très simple devient un des plus pittoresques que l'esprit féminin ait inventés par les ornements curieux dont il est garni. Toutes les blouses des femmes sont chamarrées de broderies et couvertes de colliers, de plastrons, d'écharpes, de pièces de monnaie et de coquillages. Tout cela n'est ni gracieux, ni élégant, mais l'effet est absolument extraordinaire.
[29] Les chemises des hommes sont ornées d'un petit liséré de broderies.
Là malheureusement comme partout ailleurs, la civilisation a amené la décadence de l'art indigène. Les cotonnades russes pénètrent chez ces Finnois, et sous l'empire d'idées religieuses absurdes, les femmes tchérémisses tendent à abandonner les ornements de leur costume national. Les convertis regardent comme un péché de porter des vêtements brodés[30]. Et ces idées ne trouvent que trop de crédit parmi les indigènes, au grand préjudice du pittoresque. A Parate et dans les environs, les broderies forment un dessin géométrique, une série de denticules serrés, disposé par bandes autour de l'ouverture de la poitrine, sur les manches, et au bas de la robe; elles sont en fil de coton, et de couleur carmin foncé. Les jours de fête, les femmes endossent des chemises à broderies rouges rehaussées de vert. Dans d'autres districts, la soie est employée à la place du coton[31]. Pendant l'hiver, hommes et femmes sont vêtus de longs kaftans tissés par eux. Dans les grandes circonstances, les femmes endossent un manteau de drap noir orné d'un large col rabattu garni de rubans d'argent, de pièces de monnaie et de coquillages.
[30] Smirnov, loc. cit.
[31] Ibid.
A Parate et dans les villages environnants, la coiffure des femmes est une longue serviette étroite, brodée, flottant autour du cou et fixée sur la nuque par un ruban passant sur le sommet de la tête. Cette coiffure, appelée charpane, n'est portée que par les femmes mariées; les jeunes filles vont nu-tête, la chevelure divisée derrière la tête en deux tresses garnies de vieux boutons, de morceaux de cuivre, de coquillages (kauris) et de pièces de monnaie.
Femmes Tchérémisses.