A côté de cet animisme se rencontrent, dans les croyances des Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. Ils croient le tonnerre et l'éclair des frères inséparables et leur donnent pour compagnon le vent. De plus ils représentent les dieux du froid et du givre sous les traits de vieillards et de vieilles femmes. D'autre part, à leurs divinités ils donnent les titres de mère, de grand-père, leur attribuant en quelque sorte une organisation familiale semblable à la leur. Suivant toute probabilité, les prédications des missionnaires grecs et surtout le culte des icones, qui tient une si large place dans le catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme chez ces Finnois.
Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories d'esprits: des dieux (iouma) et des génies (keremet).
Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, ces Finnois croient les forces brutes de la nature au service d'êtres surnaturels. Le froid, le vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, et de ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. A titre d'exemple, voici quelques-unes de leurs divinités: le grand dieu du jour brillant, le grand dieu du jour «matériel», les grands dieux créateurs du soleil, de la lune et des étoiles, le grand dieu souverain des vents, l'aïeul du givre, les grands souverains de l'eau, de la terre, des récoltes, le grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait continuer ainsi pendant longtemps. Le Panthéon des Tchérémisses des prairies ne comprend pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous devons signaler le grand dieu du tsar et le créateur du dieu du tsar. En l'honneur de l'Empereur les Tchérémisses leur adressent des prières et accomplissent des sacrifices.
Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de dieu (iouma), les unes ont celui de mère (ava), de grand-père et de grand'mère (koubaï, kougozaï), de maître de maison (ia, oza), de souverain (one) et de créateur (pouïrcho).
La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement établie; sur ce point, les Tchérémisses ont des idées très vagues, et, suivant les localités, telle ou telle divinité porte le nom de mère ou de iouma. D'après M. Smirnov, les ioumas seraient supérieurs à tous les autres.
«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur disposition les forces qui rendent les hommes heureux ou malheureux, et pour se les rendre favorables les fidèles doivent leur faire des prières et des sacrifices[42].» C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. Dans leurs prières, aucune règle de morale; leur seule préoccupation est d'assurer leur bien-être et la sauvegarde de leurs propriétés. Les fonctions qu'ils supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement significatives. Une certaine divinité, Kioudourtché-kougou-iouma, donne la pluie, la fertilité et garde les animaux domestiques. Si on néglige de lui faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et détruit les moissons par la sécheresse et la grêle. Toulkougou-iouma protège les maisons de l'incendie: de là nécessité de lui faire des offrandes pour se garder du feu. Un dieu qu'il faut également bien traiter est celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On pourrait multiplier les exemples. La prière suivante[43] est à cet égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous notre pain quotidien» des Tchérémisses, et lors de chaque cérémonie ils répètent cette longue oraison:
[42] Smirnov, loc. cit.
[43] Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications de détail d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les nombreuses répétitions contenues dans cette oraison sont particulières, comme on sait, à la poésie finnoise.
«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous versons une canette pleine de bière, nous allumons un grand cierge d'argent en l'honneur du grand dieu. Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement de la famille et du bétail, une belle récolte, la santé et l'union de la famille. Que le grand dieu entende notre prière et nous accorde la prospérité demandée.
«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail paître en liberté dans les champs; grand dieu bon! donne au bétail santé et tranquillité. Dieu grand et bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.