Punta-Arenas détient très certainement le record du monde pour l'abondance des cafés. Sur les 180 maisons et 1 800 habitants que la ville renfermait en 1890, on ne comptait pas moins de 65 établissements de ce genre, un débit pour vingt-cinq habitants! Le climat est si rude et la vie si ennuyeuse dans ce bout du monde! Une soirée au café, à jouer au billard et à déguster une copita quelconque, est la seule distraction des indigènes. Dans les bouges fréquentés par les matelots, des querelles sanglantes éclatent parfois; à part ces incidents communs à tous les ports, la ville est calme et la sécurité complète. On peut cheminer le soir dans les rues sombres et même aux environs sans la moindre crainte.
«Pendant mon séjour, raconte M. Nordenskjöld, se produisit une rixe qui passionna la ville. Deux médecins, rédacteurs de feuilles ennemies, se battirent à coups de cravache en pleine rue jusqu'à ce que l'un d'eux restât sur le carreau. Par ordre supérieur la police n'intervint pas.»
D'après le recensement de 1895, Punta-Arenas comptait à cette date 3 100 habitants, la plupart de nationalité étrangère. L'augmentation a donc été très rapide, si l'on rapproche ce chiffre de celui de 1890. Toutes les principales maisons de commerce appartiennent à des Européens, notamment à des Allemands, des Anglais et des Espagnols. Quelques-unes, véritablement importantes, ont rapporté à leurs chefs une fort belle fortune. Aujourd'hui les temps sont plus difficiles, et l'avenir de la place ne serait point brillant. L'industrie est encore très peu développée; Punta-Arenas ne renferme que quelques petites scieries dont les produits sont expédiés dans les Falklands et dans l'Argentine, une briqueterie et une brasserie. Le bas peuple étranger se divise en deux classes: les Austriacos, des Dalmates, des Grecs et des Italiens du Nord, employés aux travaux des quais, et une foule anonyme composée de matelots de toutes les nationalités, déserteurs et aventuriers. La plupart de ces frères de la côte s'établissent comme ouvriers ou détaillants, tandis que d'autres, attirés par la vie errante, partent à la recherche de l'or ou deviennent gauchos ou bergers. Les Chiliens, les maîtres du pays, ont naturellement en partage les emplois publics; on peut même dire que la colonie chilienne ne compte guère que des fonctionnaires. A leur tête est le gouverneur dont l'autorité s'étend sur tout le territoire magellanique, territoire plus vaste que certains États d'Europe. Autour de ce haut personnage gravitent les agents de l'état ou du «territoire» et les officiers des navires de guerre mouillés dans le port. Dans la «société» de Punta-Arenas, ces fonctionnaires et ces officiers forment un groupe très fermé dans lequel seuls les gros bonnets du commerce sont admis, encore n'est-ce qu'après un très long séjour dans le pays. En dehors de ce monde brillant, la ville compte un certain nombre de Chiliens exerçant des métiers très divers. Il y a quelques années, en vue d'augmenter les ressources en main-d'œuvre et de développer la colonisation dans le territoire magellanique, le gouvernement expédia à Punta-Arenas plusieurs centaines d'habitants de Chiloé et de la côte voisine. L'essai n'eut aucun succès. Les émigrants, auxquels on avait donné le logement dans les faubourgs, refusèrent de travailler une fois qu'ils eurent le pain quotidien assuré.
Une question toujours intéressante pour le voyageur est celle du prix de la vie. D'après Otto Nordenskjöld, il ne serait pas particulièrement élevé à Punta-Arenas. Plusieurs marchandises européennes sont même meilleur marché ici que dans les autres ports de l'Amérique du Sud, en raison de l'absence de droits de douane. Dans le meilleur hôtel on payait, en 1896, environ dix francs par jour pour la chambre et la pension. Mais les copas et les copitas sans nombre, dont l'absorption est obligatoire chaque fois que l'on rencontre un indigène que l'on connaît, font singulièrement monter l'addition. En revanche, la main-d'œuvre est très élevée: pour le débarquement de son bagage on paie une soixantaine de francs, pour un blanchissage soixante-dix francs.
ENVIRONS DE PUNTA-ARENAS
Punta-Arenas appartient au Chili. Cette ville se trouve en dehors des territoires que l'Argentine et le Chili se disputent actuellement en raison de l'obscurité des termes du traité qui a réglé leurs frontières. La limite entre les deux républiques est aujourd'hui fixée dans toute l'étendue de la Terre de Feu et à travers la région basse de la Patagonie; dans ces dernières régions elle est tracée au milieu de la forêt par un gigantesque abatis.
La première colonie fondée sur les rives du détroit de Magellan fut établie en 1843; installée sur l'emplacement de Port-Famine, abandonné deux cent cinquante ans auparavant, elle fut transportée à Punta-Arenas en 1849. Jusqu'en 1877 elle servit principalement de lieu de déportation. Quoi qu'il en soit, la nouvelle ville acquit promptement une certaine prospérité, grâce à sa situation. C'est, en effet, la seule localité habitée entre Montevideo et Talcahuano, soit sur une distance de 3 000 milles marins; par suite les grandes lignes de vapeurs y établirent de bonne heure une relâche régulière. Le mouillage n'est pourtant pas des meilleurs: une rade foraine, peu abritée des vents d'Est; souvent lorsque la brise souffle de ce côté en tempête, toute communication est interrompue entre les navires et la terre.
En 1877, les déportés et la troupe chargée de les surveiller se révoltèrent de concert, brûlèrent et pillèrent la ville puis massacrèrent une partie de la population. La révolte fut durement réprimée. Pour prévenir le retour de pareilles saturnales, le gouvernement chilien jugea prudent de restreindre désormais le nombre des déportés. Les ruines causées par cette émeute une fois réparées, la ville se développa rapidement, la découverte de l'or, puis l'élevage du mouton attirant un nombre de plus en plus grand de colons et déterminant par suite en même temps une augmentation de trafic. Aujourd'hui le mouvement du port est très actif; Punta-Arenas est devenu un centre d'approvisionnement pour toutes les petites villes chiliennes et argentines voisines. Et cette prospérité s'accroît de jour en jour en raison du développement extraordinaire que prend l'élevage du mouton. Dans un avenir prochain, une autre source de profit encore inexploitée augmentera peut-être l'importance de cette station. Près de Punta-Arenas se trouve un gîte de charbon; il y a quelques années, l'abattage en fut commencé et une ligne ferrée de huit kilomètres construite, pour amener la houille au quai d'embarquement. Ces travaux coûteux effectués, l'entreprise, ne donnant aucun bénéfice, fut abandonnée. D'après M. O. Nordenskjöld, l'exploitation se présenterait, au contraire, dans des conditions avantageuses. Le filon couvre une grande étendue. D'ailleurs, dans plusieurs localités de la Terre de Feu d'autres gisements ont été découverts, au Sud de la Bahia Inutil et près de Skyring Water.