LA PAMPA AU NORD DE PARAMO
L'élevage du mouton en Patagonie donne des résultats beaucoup plus sûrs qu'une mine d'or ou d'argent. Les premiers qui se lancèrent dans cette industrie sont aujourd'hui archi-millionnaires; tel qui possède actuellement cinquante ou cent mille moutons a commencé par l'état de simple pâtre. Mais, pour arriver à ce résultat, il ne faut pas craindre les tristesses de la vie dans le désert. Les éleveurs établis dans la région forestière ne sont pas encore trop à plaindre; ils se trouvent au milieu d'une nature riante et ont à discrétion du bois pour se chauffer: avantage qui n'est pas à dédaigner dans un pays où, l'hiver, la température tombe à dix-sept ou dix-huit degrés sous zéro. Combien plus morne est l'existence des settlers installés dans la région des plaines! Le paysage est lugubre et sa monotonie pesante doit à la longue agir sur l'esprit de l'habitant. Pas un arbre, pas même un arbuste; rien qu'une immense platitude boursoufflée par de rares renflements de terrain. A l'abri de ces vagues sont blotties quelques petites cassines, toutes basses pour donner moins de prise au vent, habitation de quelque éleveur. A force de travail, les colons sur les bords du détroit de Magellan ont, cependant, réussi à vaincre la nature, et après quelques années de séjour ils parviennent à transformer leur abri en grands établissements entourés d'une végétation relativement développée.
Après l'élevage, la principale richesse des terres Magellaniques est l'or. La présence du précieux minerai a été constatée, dès 1870, sur le bord de la côte et dans le lit des rivières, et pour la première fois près de Punta-Arenas. Naturellement, cette découverte a amené immédiatement dans le pays un grand nombre d'émigrants. De riches trouvailles ont été faites, mais elles ne sont pas fréquentes. En 1894, une pépite pesant 194 grammes fut mise à jour; on la montrait comme une véritable rareté. De l'avis de Nordenskjöld, il n'est guère probable que la Terre de Feu devienne jamais un Klondyke. Les plus riches placers se rencontrent dans les cours d'eau voisins de Porvenir, notamment dans le rio del Oro et à l'île Lennox. Dans cette dernière localité, le plus beau profit fut réalisé par de pauvres naufragés: en 1890 et 1891, de douze à quinze cents kilogrammes d'or furent extraits de cette île. Comme il arrive toujours en pareil cas, des milliers d'orpailleurs s'abattirent sur ce gisement, mais leurs efforts ne furent guère couronnés de succès.
Parmi les autres produits du pays, citons ceux de l'exploitation des forêts, particulièrement active dans la partie de la Terre de Feu qui appartient à l'Argentine. Dans cette région ont été installées plusieurs scieries. Leurs produits sont exportés à destination des provinces déboisées de la république. La pêche pourrait peut-être devenir une industrie importante, car tous les fjords grouillent de poisson, mais jusqu'ici aucune tentative n'a été faite. On n'a point encore songé non plus à chasser les baleines qui fréquentent les canaux. Il ne saurait être question de se livrer ici à l'agriculture en grand. Dans les parties abritées de la zone forestière, l'avoine et le blé peuvent arriver à maturité au prix de grands soins; mais ce sont là des cas exceptionnels. L'été est trop froid pour permettre une culture étendue des céréales. Aucune autre région aussi éloignée d'un pôle que la Terre de Feu ne se trouve dans une pareille situation. La pointe extrême de l'Amérique du Sud n'est donc pas précisément un Eldorado, seuls des gens énergiques pourront y faire fortune.
CHAPITRE XI
Le plateau de Las Baguales.—Du rio de Los Baguales au rio Coyle.—Le guanaco.—Le nandou.—Perdus dans la pampa.
Après avoir visité la côte Sud du lac Sarmiento, l'expédition suédoise se dirigea vers le plateau de Las Baguales. Sur le bord du rio de Las Baguales, Nordenskjöld abandonna sa caravane et piqua droit vers la montagne, accompagné seulement de deux hommes. Très curieuse la vallée de ce rio, bordée à l'Est par un escarpement de 1 000 mètres, couronné d'une nappe de basalte découpée en aspérités fantastiques. Au fond du paysage les basaltes se dressent également en une montagne hérissée de pinacles et de tours, pareilles à un gigantesque château du Moyen âge. Une des gravures reproduites ci-après montre un autre exemple d'érosion au pico Deseado.
«... Aucun arbre n'existe dans cette région, raconte O. Nordenskjöld, il ne saurait donc être question ici de limite supérieure de la végétation forestière; les dernières broussailles de berberi dépassées, les premières neiges ne sont plus loin. Nous établissons le bivouac, ce n'est ni long, ni difficile, nous n'avons point de tente, pour tout abri nous ne possédons qu'un prélart. Heureusement un beau ciel étoilé scintille au-dessus de nous dans le calme profond du désert.»
Le lendemain continuation de l'ascension. Au-dessus des premières neiges, le sol, tout imprégné d'eau, devient un bourbier. A chaque pas les chevaux glissent et manquent de culbuter dans quelque précipice. Soudain la monture du chef de l'expédition fait un faux pas, elle va rouler dans l'abîme, le cavalier n'a que le temps de lâcher bride et étriers pour se jeter de côté; abandonné à lui-même, l'animal retrouve aussitôt son équilibre. Il serait imprudent d'emmener plus loin les chevaux, et, abandonnant ses compagnons qui ne sont pas précisément des alpinistes, Nordenskjöld s'achemine seul vers le sommet de la montagne (1,100 mètres), situé sur la crête séparant les eaux atlantiques de celles qui s'écoulent vers le Pacifique par le fjord de l'Ultima Esperanza. De ce point le panorama est grandiose, embrassant toute une vaste portion de la Cordillère des Andes; de tous côtés ce n'est qu'un hérissement de colosses neigeux découpés d'abîmes qui renferment d'étroites vallées.