De la vallée des Baguales, l'expédition suédoise se dirigea vers la pampa, vers le rio Coyle, pour étudier dans cette région les steppes de la Patagonie. Un fort triste pays, constitué par une couche de cailloux, arrondis, polis par le vent; en fait de végétation de petites-plantes, basses et rabougries, éclatantes, il est vrai, d'une floraison merveilleuse. Seulement au fond des vallons creusés à pic dans l'épaisseur de cette plaine, des pelouses égayent le regard. De temps à autre une lagune blanchit la tonalité neutre du sol, ponctuée de taches roses formées par des troupes de flamants. On approche et à la place d'une nappe d'eau on ne trouve le plus souvent qu'une couche de sel. A côté des flamants, on observe également des nandous. La chasse à cet oiseau est la passion des indigènes; il fournit, en effet, une chair excellente, et ses plumes, sans valoir celles de l'autruche d'Afrique, se vendent encore un certain prix. Aussi bien, à la vue de ces oiseaux, deux des membres de la mission n'y purent tenir et partirent à leur poursuite, tandis que M. Nordenskjöld continuait sa route, laissant en arrière les bagages à la garde d'un homme. La liaison entre les deux parties de la caravane devait être obtenue au moyen de feux qui, dans ces plaines immenses, sont visibles de fort loin. Malheureusement, le soir la pluie survint et il fut impossible d'allumer un brasier. Le deuxième jour, ni chasseurs, ni bagages n'avaient encore paru; il était donc de toute nécessité de se mettre à la recherche des égarés. Avec cela les vivres manquaient...
«Tandis que j'envoyais un homme, raconte notre voyageur, chercher des provisions chez le colon que nous avions quitté quelques jours auparavant, je battis l'estrade dans l'espérance de retrouver les chasseurs; en même temps j'allumai un grand feu pour signaler notre présence aux retardataires. Bientôt toute une partie de la prairie fut en flammes. Il est sévèrement interdit d'user de pareils procédés, mais dans ce désert personne n'a cure des lois ni des règlements. Mes recherches étant demeurées inutiles, je continuai ma route. Une rude expédition à marches forcées à travers un désert, sans tente, sans autre combustible que des fumées de guanaco, sans autre nourriture que du riz et les produits de la chasse. Un homme ayant réussi à capturer un puma, ce fut presque l'abondance. Dans l'après-midi du troisième jour, nous rencontrâmes quelques moutons isolés; évidemment nous approchions d'une localité habitée. Avec une nouvelle ardeur nous poursuivons donc notre route à travers la large vallée verdoyante du rio Coyle; dans la soirée nous atteignons enfin l'établissement d'un éleveur. Le propriétaire est malheureusement absent et le gérant refuse de nous vendre quoi que ce soit. C'est la première fois qu'au cours de ce long voyage l'hospitalité la plus large ne m'est pas accordée. Enfin, après d'interminables pourparlers, je réussis à obtenir une marmite de graisse de mouton qui fit nos délices. Sur ces entrefaites le propriétaire arriva. Inutile de dire qu'il s'empressa de nous faire oublier l'accueil de son employé. Les nouvelles qu'il apportait nous rassurèrent sur le sort de nos camarades. Les chasseurs avaient été vus quelques jours auparavant, se dirigeant bien tranquillement vers Punta-Arenas.
«Nous demeurâmes un jour dans cette estancia, puis nous nous acheminâmes à notre tour vers ce port. Le voyage dura huit jours et n'offrit que peu d'intérêt. Le 19 janvier, nous faisions notre entrée dans Punta-Arenas. Au retour du désert, les cases toutes basses et les rues sales de la capitale des Terres Magellaniques font un effet presque grandiose et donnent la sensation de la rentrée dans le monde civilisé.»
CHAPITRE XII
Une excursion au Chili.—Le désert d'Atacama.—Ses richesses minérales.—Les mines de Tamaya et de Condoriaco.
Pendant l'hiver austral de 1896, M. O. Nordenskjöld interrompit son exploration de la Terre de Feu pour entreprendre une course rapide au Chili.
Au cours de cette excursion il visita le désert d'Atacama, une des parties les plus intéressantes de cette république. L'Atacama renferme, dit-on, dans l'Est, les plus hautes saillies du globe après celles du Tibet et de l'Himalaya; mais ce qui donne à ce pays son aspect typique, son faciès désertique, c'est la rareté des précipitations atmosphériques. Si, sur les bords de cette zone, on enregistre une ou deux chutes de pluie par an, dans l'intérieur, on ne compte que quelques ondées par siècle. Dans un tel pays, la végétation est naturellement peu abondante, mais combien extraordinaire! de gigantesques cactus, des plantes épineuses, toutes basses, aux aspects difformes et grimaçants. A une époque ancienne les pluies furent cependant plus copieuses; les profondes vallées, à sec aujourd'hui, qui sillonnent le pays, n'ont pu, en effet, être modelées que par les actions d'un ruissellement singulièrement abondant et actif. Depuis, l'érosion atmosphérique a désagrégé les sommets, couvert d'amas de blocs les versants et les vallées; tous ces produits d'altération, n'ayant pu être entraînés, demeurent en place comme de gigantesques ruines. Encore un caractère commun avec les régions pamiriennes et tibétaines. Sur la côte la présence de quelques haut sommets détermine des précipitations plus fréquentes, mais en dehors de ces localités d'immenses espaces sont absolument secs et ne renferment que quelques petites oasis créées par de minces filets d'eau issus des glaciers et des neiges qui tapissent les flancs des grands volcans de la Cordillère, comme le San José et les crêtes de la ligne de partage des eaux (Cerros del Divortium) ici très accentuées. Et cet épouvantable désert, un des plus tristes et un des plus vastes de la terre, contient des richesses minérales d'une fécondité extraordinaire. Ce sol sur lequel rien ne peut pousser recèle en abondance de l'or, de l'argent, du cuivre, du fer, du plomb, du manganèse, du soufre, du borax, etc., etc. L'argent et le cuivre constituent les exploitations les plus rémunératrices. Dans le Sud de l'Atacama et à l'Est de Coquimbo, se trouvent les mines de Tamaya, le plus riche gisement de cuivre du monde, dit-on. Un chemin de fer relie Coquimbo à Ovalle, situé à cinq heures de cheval de la mine. Les procédés d'exploitation étaient, lors de la visite de M. Nordenskjöld, extrêmement primitifs. La mine appartenant à un grand nombre de propriétaires, chacun d'eux faisait travailler sans se préoccuper de son voisin et sans nul souci d'obtenir le meilleur rendement. Pour ramener le minerai d'un puits profond de deux cent cinquante mètres, point de machines; on le hissait à dos d'homme, dans des sacs en peau de bœuf; ces sacs d'un poids énorme, des malheureux devaient les transporter, en grimpant comme des écureuils sur des échelles branlantes ou des roches escarpées glissantes comme du verre.
LE VOLCAN SAN JOSÉ
Dans les mêmes parages sont situées les fameuses mines d'argent de Chañarcillo, qui comptèrent longtemps parmi les plus riches du monde. La valeur totale de leur production s'est élevée, dit-on, à sept cents millions. Aujourd'hui elles sont abandonnées. Non loin de là, aux environs de Condoriaco, de très importants gîtes métallifères se trouvent, tous dans de bonnes conditions d'exploitation. Condoriaco forme une petite ville minière composée de misérables cassines d'ouvriers; dans un pays où la pluie et le froid sont inconnus, les indigènes ne sentent point le besoin de bonnes habitations. Ici les mineurs n'ont encore formulé aucune revendication, le droit à la grève n'a point été proclamé et les relations entre patrons et ouvriers sont restées patriarcales.