CHAPITRE PREMIER.

FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS
JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.

Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus renommée pour le commerce [201]. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà fait passer dans le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle ordinairement, pour cette raison, Caton d'Utique.

[Note 201: ][ (retour) ] «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phœnicibus conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1, cap. 7.)

Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette ville a été bâtie.

Liv. Epitome, lib. 51. Carthage a duré un peu plus de sept cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L. Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant Jésus-Christ [202].

[Note 202: ][ (retour) ] Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon Eusèbe, en 1014 et 1044.

D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867; Solin en 884.

On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de plusieurs fondations successives.--L.

Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l. 17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6. L'établissement de Carthage est attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans l'Écriture Ethbaal, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appelé autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens, Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où était Utique, dans le pays appelé l'Afrique Strab. l. 17, pag. 832. proprement dite, à six lieues de Tunis [203], ville aujourd'hui fort connue par ses corsaires, et s'y établit [204] avec sa petite troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays.

Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon, elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appelée Carthada [205], Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifie la ville neuve. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse [206].

[Note 203: ][ (retour) ] 120 stades.