Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante talents [234] pour les besoins présents, bien assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le large.

[Note 234: ][ (retour) ] Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.

Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays, accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de leur côté.

Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient été générales dans toute l'armée.

Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait la Grande-Ville [235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue ranima les soldats: ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de Carthage.

[Note 235: ][ (retour) ] Mégalopolis: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme ceux de Néapolis, Tripolis, etc.--L.

L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays, et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui, accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort. Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du pays qui se joignirent au vainqueur.

Liv. lib. 28, n. 43. Cette descente d'Agathocle en Afrique fit naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays, et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.

Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3. Pendant que les Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il assiégeait depuis long-temps [236]. L'extrémité où étaient réduits leurs compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville; et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde, ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les plus affectionnés et des mères les plus tendres.

[Note 236: ][ (retour) ] Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.