On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de bonne foi.

Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos, qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées de se rendre à discrétion.

Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.

J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé d'Afrique en Sardaigne.

Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois, en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa fertilité, et par le grand nombre de ses habitants.

Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux, avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les invitaient à venir s'emparer de l'île.

Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi dans Salluste. « [260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce que la justice leur permettait contre leurs ennemis.»

[Note 260: ][ (retour) ] «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, in bello Catilin.)

AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237. Les mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7. Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze cents talents [261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans la suite.

[Note 261: ][ (retour) ] Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.