Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28. Annibal, arrivé [269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône, entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit comme il l'avait projetée [270]: ils passèrent le fleuve le lendemain, sans trouver aucune résistance.
[Note 269: ][ (retour) ] Un peu au-dessus d'Avignon.
[Note 270: ][ (retour) ] On croit que ce fut entre Roquemaure et le Pont-Saint-Esprit.
= Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon. La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.
Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant. On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en noyât un seul.
Marche qui suivit le passage du Rhône.
Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32. Les deux consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants.
Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats, pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait des vœux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la nourriture, et du repos.
Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés [271]. Cette première action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte, retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
[Note 271: ][ (retour) ] «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)