Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p. 689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n. 20-28. AN. M. 3799 ROM. 543. Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal, fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté: Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.
AN. M. 3800 ROM. 544. Scipion, étant retourné à Rome, y fut nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collègue P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander dans le pays où Annibal s'était retiré.
La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en effet, et y établit le théâtre de la guerre.
Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal, dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si puissante à Carthage, et qu'on nommait le conseil des cent. Dès qu'ils furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne; qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux [310] de froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la somme de cinq mille talents [311], c'est-à-dire quinze millions. Que, si ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner de revenir en Afrique.
[Note 310: ][ (retour) ] Boisseaux romains, c. à. d. modius. Le modius vaut le quinzième de notre setier (v. mes Considérations sur les Monnaies, p. 118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.
[Note 311: ][ (retour) ] Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live, on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop faible.--L.
AN. M. 3802 ROM. 546. Il était pour lors retiré dans les extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même, dit Tite-Live [312], mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants du sang des Romains.
[Note 312: ][ (retour) ] Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.
A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius, crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état.
Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent. Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore.