Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'était surpassé lui-même dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni à sa prudence.

Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte.

Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs, choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.

Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains.
Fin de la seconde guerre punique.

Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44. Les conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient tous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain; qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille talents euboïques [315] d'argent, en cinquante paiements d'année en année; qu'ils donneraient cent ôtages [316] au choix de Scipion. Pour leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni paix.

[Note 315: ][ (retour) ] Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le talent attique vaut soixante mines.

= 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième, que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de 1,100,000 francs.--L.

[Note 316: ][ (retour) ] Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30: on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.

Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on écoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel. Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il fit partir des ambassadeurs pour Rome.

Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé Hœdus, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers, il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des victoires [317].» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance.

[Note 317: ][ (retour) ] «Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire: populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30, n. 42.)