Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc. Il y a quelques auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus; que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»

Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair, semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle avec lui. Plut. in Pyrrho, pag. 687. La réponse dans Plutarque est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la troisième place.

Liv. lib. 35, n. 19. Annibal, s'étant aperçu du refroidissement d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains, lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les miens.» Un tel discours, qui partait du cœur, et dont la sincérité se faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.

Liv. lib. 35, n. 32 et 43. Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son cœur à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.

[Note 322: ][ (retour) ] «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, ut bonum alienum.

Liv. lib. 36, n. 7. Dans un conseil qui se tint quelque temps après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. «Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait proposé.

Liv. lib. 36. n. 41. Antiochus, trompé et endormi par ses flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais, comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.

Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4. Les richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui l'on croyait tenir les trésors. AN. M. 3820 ROM. 564. Il les avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.

Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4. Il paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires, tant sur terre que sur mer.