Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal! quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes, qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux! quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.

Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières. Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes les professions, de l'épée, de la robe, et des finances.

Il n'était pas même sans érudition [325]; et, tout occupé qu'il fut des travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir, il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien nommé Sosile, qui l'accompagna toujours dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre Lacédémonien [326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand capitaine.

[Note 325: ][ (retour) ] «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus, nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. in vit. Annib. cap. 13.)

[Note 326: ][ (retour) ] Philænius, dans Cornélius Népos et Cicéron (Divin. I, c. 49); Philinus, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente (DIODOR. SIC. XXIII, eclog. VIII) et non de Lacédémone, comme le dit Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... Philænius et Sosilus Lacedæmonius, où il aura lu, par mégarde, Lacedæmonii (in Annib. c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce Philinus (III, c. 14).--L.

Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le Lib. 21, n. 4. représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. Inhumana crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio [327]. Excerpt. è Polyb. p. 33. Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. Excerpt. è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17. Quelques années après, loin de sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus, que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la vue de toute son armée. Lib. 32. c. 4. Nous l'avons vu en plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, qui écrivait d'après un auteur [328] bien digne de foi, remarque qu'il fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique, où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: pudicitiamque eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis negaret.

[Note 327: ][ (retour) ] La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit d'Annibal et des Carthaginois.--L.

[Note 328: ][ (retour) ] Trogue Pompée.

Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait, nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de s'attacher les alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve tout le reste dans la gloire de réussir.

[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.