Digression sur les mœurs et le caractère du second
Scipion l'Africain.
Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nommé Scipio Æmilianus; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable: actions, discours, sentiments [359]. Il se distingua particulièrement (éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la finesse [360]. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve, que les belles connaissances. Cicéron [361] dit de lui qu'il avait toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.
[Note 359: ][ (retour) ] «P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus, ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1, cap. 12.)
[Note 360: ][ (retour) ] «Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)
[Note 361: ][ (retour) ] «Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus habebat.» (TUSC. Quæst. lib. 2, n. 62.)
Plut. invit. Æmil. Paul. Ce goût exquis pour les belles-lettres et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître.
Excerpt. e Polyb. p. 147-163. L'union intime de notre Scipion avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer. Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes de la ville les plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les jeunes gens.
Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse.
De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, qui sont bien dignes d'admiration.
Polyb. 32, c. xii, seq. [362]Émilie, femme du premier Scipion l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession. Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d'esclaves de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers de son bien.