POUR LE TOME ONZIÈME.
Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront vendus tout reliés que trois livres dix sous.
Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins. Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise, complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes, dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement inconnues.
J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait convenable, et presque nécessaire.
Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet, m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule. J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.
Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du paganisme, et à en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire.
Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: Receperunt mercedem suam. Vani vanam, ajoute un Père. Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine qu'eux. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui, au dernier jour, ces consolantes paroles, Matth. 25, 21. bien supérieures à toutes les louanges des hommes: O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur. FIAT, FIAT.