Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire son apprentissage par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes.
Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit tourner vers l'occident de l'Égypte. Il attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée.
AN. M. 2513 AV. J. C. 1491. SÉSOSTRIS. En ce temps son père mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais, avant que de sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant le cœur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par des manières douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de ménager les officiers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à répandre leur sang pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne par les liens de l'estime, de l'affection, et même de l'intérêt. Il divisa tout le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des nomes), et il les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il était assuré.
Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des troupes, et leur donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus estimés, et sur-tout les jeunes gens que son père avait fait nourrir avec lui. Il y en avait dix-sept cents [141], capables d'inspirer aux troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zèle pour le service du prince. Son armée montait à six cent mille hommes de pied, et vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés en guerre.
[Note 141: ][ (retour) ] Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que l'on vît naître en Egypte 1700 mâles en un jour. En adoptant la condition la plus favorable pour les naissances, il en résulte une population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de croire que celle de l'Égypte n'a jamais excédé 7,500,000 ames. Ce passage de Diodore a beaucoup exercé les savants; j'ai fait voir, dans un Mémoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que lui ont donné les prêtres égyptiens.--L.
Il commença son expédition par l'Éthiopie, située au midi de l'Égypte. Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les ans une certaine quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.
Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer sur la mer Rouge, il se rendit maître des îles, et de toutes les villes placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidité étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au-delà du Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan [142]. On peut juger par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, jusqu'au Tanaïs lui furent assujettis, aussi-bien que l'Arménie et la Cappadoce. Il laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situé vers la partie orientale de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays cette inscription gravée sur des colonnes: Sésostris, le roi des rois et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes. Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui défendirent courageusement leur liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques, à la manière des Égyptiens.
[Note 142: ][ (retour) ] Les prêtres Égyptiens, en décrivant les conquêtes de Sésostris, paraissent avoir pris à tâche de faire croire qu'il avait été aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.
La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. On remarque un caractère singulier dans ce conquérant, qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant à la gloire de les avoir assujetties et dépouillées, après avoir couru le monde pendant neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, à l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun vestige que ce nouvel empire ait subsisté, ni sous lui, ni sous ses successeurs.