Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.

Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie.

En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la morale à la science du gouvernement, et peut-être ce vœu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.

Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai pour les mœurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble que ce serait là son langage.

C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est sœur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les Démosthène, les Décius et les Émile.

Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante. Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit.

Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des triomphateurs.

Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la victoire!

Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les mœurs. Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui décidera des destinées du monde.

Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.