CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
DES CARTHAGINOIS.
§ Ier. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont
elle était une colonie.
Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais leurs mœurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera connaître. Ils parlaient le même langage que les Bochard, Part. 2, l. 2, cap. 16. Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière. Hannon signifie gracieux, bienfaisant; Didon, aimable ou bien-aimée; Sophonisbe, elle gardera bien le secret de son mari. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: Baal (ou le Seigneur) m'a fait grace; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie: le Seigneur sera notre secours. Il en est ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot Pœni, d'où vient punique, est le même que Phœni ou Phéniciens, parce qu'ils tiraient leur origine de la Phénicie [174]. On a dans le Pœnulus de Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants.
[Note 174: ][ (retour) ] Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la diphthongue œ en u. Ils disaient originairement pœnire pour punire, ce qui s'est conservé dans pœna; mœrus pour murus comme on le voit par le mot pomœrium; mœnire pour munire, ce qui s'est conservé dans mœnia. Sur les anciennes inscriptions, on lit œti, lœdos, cœira, pour uti, ludos, cura, etc.: de même, ils ont dit Puni au lieu de Pœni.--L.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et Herod. l. 3, c. 17 et 19. les Carthaginois [175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c. 2 et 3. ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.
[Note 175: ][ (retour) ] L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre. Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. Opusc. Academic. t. I, p. 312, seq.)--L.
§ II. Religion des Carthaginois.
Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir leurs entreprises Liv. lib. 21, n. 1. Ibid. n. 21. par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de Lib. 23, n. 11. Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées: pro his tantis totque victoriis verum esse grates diis immortalibus agi haberique.
Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.