Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.

Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion.

§ VII. Les sciences et les arts.

On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi [193] puissant, qui y fut envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.
Cic. lib. 1 de Orat. n. 249. Plin. lib. 18, cap. 3. Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux que Caton avait composés sur la même matière. Voss. de hist. græc. lib. 4. [p. 513.] Nous avons encore une version grecque d'un traité composé en langue punique [194], par Hannon, sur le voyage qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable, autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.

[Note 193: ][ (retour) ] Roi des Massyliens en Afrique.

[Note 194: ][ (retour) ] Ce qui nous reste d'Hannon est moins un traité qu'une espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu), contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer dans un temple à son retour.

Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.

Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV, §67.] Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54. Clitomaque, appelé en langue punique Asdrubal, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron [195] lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient réduits au triste état de captivité.

[Note 195: ][ (retour) ] «Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.» (Academ. quæst. lib. II, n. 98.)

Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans Suet. in vit. Terent. les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an 560.

Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, si nécessaire à la société.