Claire regardait cela; elle ne sentait pas que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle, s’écria:
—Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.
V
Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela, ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la dessécher. Quand l’âme, une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir de la reprendre.
Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux Ages où la vie était facile. Là -bas, il fallait des poignées d’argent. Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne voudrait plus le quitter. Mais la même pensée venait la clouer, l’immobiliser:
—Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.
Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la frappait au cœur.
Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le 20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité, il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte. Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes qu’il s’écriait:
—Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!
Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il baissait la tête et répondait à peine, tout confus.