Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon. Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut une dizaine pour remplir le creux de la main.
Le temps des labourages de printemps était venu. Jacquier, quand le voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais Claire ne lui faisait la moindre observation.
Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur allait gagner peu à peu les branches.
Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses qu’il voyait tous les jours, ces travaux d’apparence lente, ces soucis qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée, cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant sa pointe.
Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments; sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas, avec une sorte de rythme éternel, et sous leur pelage on voyait rouler les nœuds de muscle.
Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:
—Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la pauvre vieille, elle, va toujours à pied.
Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit, il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec gravité le grain des proverbes.
Quand il pleut le jour de saint Victor,
La récolte n’est pas d’or.
Qui tient sa langue
Tient celle des autres.
Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs violentes: