Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa ligne déliée une lumière de bonté pure.

Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps était assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent.

Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse, les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau aspirait les dernières lueurs de l’air.

Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon; il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite, attendant qu’il vint la toucher et l’embrasser; c’était toujours la même surprise du cœur.

Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme et fin.

—Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers.

Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier lui laissait.

Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un souffle d’eau éveillée.

Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut. Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier. Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de le voir sourire, elle lui demanda:

—Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet endroit, une méchante fourmi?