Tout ce que nous venons de dire a eu pour but de montrer comment les exemples, les mœurs ambiantes influencent la jeunesse dans l’orientation pratique de sa conduite et exercent sur elle une pression aussi forte, plus forte parfois, que les idées et l’école. Nous n’avons pourtant envisagé la question que par son côté négatif. Mais il y a un grand côté positif. Enfermée dans le bois sacré des muses, dans le calme parfait de ses contemplations et de ses recherches, la jeunesse risquerait de s’isoler et de se désintéresser de la vie. Il est bon qu’elle en entende les échos, et que la grande voix de l’humanité qui lutte et souffre arrive jusqu’à elle. Le meilleur correctif des théories est encore la vie pratique. Si elle est remplie de dangers, de mauvais entraînements, de scandales, elle est pleine aussi d’enseignements austères et de salutaires avertissements. La vie d’ailleurs a sur les théories et les livres le grand avantage qu’elle se laisse moins tordre et moins subtiliser. Elle est là. Ce n’est plus un peu de blanc ou un peu de noir, interprétation fugitive d’une fantaisie ou d’un calcul, c’est gravé dans le roc des choses réelles, cela grince, crie, hurle ou chante, c’est du sang, ce sont des larmes, c’est de la joie, et il y a quelque chance que celui qui en est témoin en garde le souvenir.

Cette vérité ne s’est peut-être jamais mieux vérifiée que durant les vingt dernières années. Tout le monde connaît l’état de notre littérature et de notre politique intérieure. Il s’en faut de peu qu’en certains de ses excès déplorables, cette dernière ait accompli, pour le patriotisme, ce qu’a fait la première pour les principes de pensée et de vie. L’esprit de parti est aussi funeste à la patrie que l’analyse à outrance à la vitalité morale et spirituelle.

Le grand danger de ces luttes entre compatriotes, de cet esprit de calomnie et de dénigrement qui a empoisonné notre vie publique, est de produire une jeunesse sceptique à l’endroit du patriotisme. Pourquoi ce danger a-t-il été conjuré ? D’abord parce que les spectacles écœurants repoussent au lieu d’entraîner et que les folies des aînés rendent souvent leurs successeurs pensifs. Le mal, arrivé à un certain degré, secoue les plus réservés et les fait sortir de leur indifférence. Exemple : la triste équipée boulangiste qui a réveillé toute la jeunesse des écoles. Ensuite parce que la vie corrige la vie et que, si les politiciens y ont leur place bruyante et largement mesurée, il y a autre chose, le grand et silencieux travail national. A côté de ce qui remplit les journaux, de ce qu’une publicité malsaine grossit et annonce au monde entier, se trouvent les féconds labeurs dont on parle peu, mais qui sont éloquents en eux-mêmes.

Les enfants de ce pays de France, n’ont pas pu voir la Patrie se relever lentement, depuis vingt ans, par des efforts continus et un travail persévérant, sans ressentir en eux-mêmes les suites d’un pareil exemple. Rien n’est beau comme de voir la vie lutter contre ses ennemis. Le moindre être qui répare ses pertes et ranime son courage est intéressant. Les fourmis qui reconstituent leur demeure dispersée par le pied du passant, l’arbre même qui, déchiré par l’orage, pousse des rameaux nouveaux, nous touchent et gagnent notre sympathie. A plus forte raison un homme abattu qui se ramasse, un peuple vaincu qui bande ses blessures, refait ses finances, son armée, ses écoles, son commerce, son industrie. Pendant que les négations de la science matérialiste et les théories littéraires nous étalaient l’impuissance de la volonté humaine, tout un peuple en labeur donnait à ces théories malsaines le plus universel démenti. Pendant que les politiciens dans leurs luttes stériles discréditaient jusqu’à la Liberté, la France démocratique apportait à ses institutions naissantes, à l’esprit moderne tout entier, le magnifique témoignage de sa patiente résurrection. La jeunesse a le cœur magnanime. Elle ne pouvait pas rester insensible à ces preuves du fait. Il lui est venu là, des profondeurs de la vie nationale, un grand courant d’air vivifiant qui a balayé bien des miasmes théoriques et bien des maladies inoculées par la littérature.


Enfin la jeunesse a été saisie par la vie, d’une façon plus directe encore, par sa collaboration à la défense nationale. J’estime que le métier des armes est très salutaire et fait le plus grand bien à la jeunesse, pour mille raisons. Mais il y a surtout plusieurs choses devenues rares qu’on apprend à cette grande école. L’obéissance d’abord, chose précieuse, qui ne court pas les rues et qui est indispensable à une démocratie, car elle est la mère de toutes les libertés. Ensuite l’égalité dont on parle avec aisance, mais qu’il est si difficile de pratiquer. Puis l’effort, effort de volonté, effort physique. Un peu de misère est un excellent remède contre les tendances efféminées. Il y a toute une philosophie dans les longues marches sac au dos, et au fond des gamelles. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus, regardez ceux qui reviennent du service. Quel œil vif, quel teint hâlé, quel sommeil et quel appétit ! On devrait envoyer à l’école de guerre tous les sceptiques, tous les dilettantes, tous les inutiles. Ces pratiques viriles leur ouvriraient des horizons jusqu’alors inconnus. Je n’en dirai pas plus sur le sujet, car je m’y installerais. A bas le militarisme, vive le soldat ! Le vrai soldat, est une des plus belles figures que l’humanité ait produites. Et quiconque aime quelque chose doit être, bon gré mal gré, un peu soldat. Il faut en effet qu’il ait du cœur au ventre et le fer à la main.

Je ne mentionnerai qu’en passant, pour m’y arrêter d’autant plus dans la suite, l’influence bienfaisante que les questions sociales commencent à exercer sur les jeunes générations studieuses. Nulle part plus que là, elles ne pourront trouver de salutaires diversions, d’austères leçons capables de secouer les utilitaires, les volontés molles et les intelligences trop exclusivement tournées vers les spéculations.


C’est ainsi que la vie, avec ses nécessités, ses exemples bons ou mauvais, agit sur la jeunesse, la déprimant ou la fortifiant tour à tour. Et ce qui est vrai du vaste monde l’est aussi de ce microcosme qu’on appelle la famille. Là aussi, ceux qui cherchent leur chemin sont constamment à l’école. Malheureusement que de blessures, d’avaries graves, d’incertitude dans ces milieux intimes, où les grandes voix du dehors et les tendances individuelles qui en résultent, ont toutes leur écho. La famille est en souffrance et les enfants s’en ressentent : Vie factice, manque d’autorité d’une part, de respect de l’autre, rapports tendus entre l’homme et la femme si diversement orientés, relâchement des liens entre époux, des mœurs domestiques, irruption de la vie publique, de la rue même et du ruisseau, dans l’éducation ! Le bien est toujours là sans doute, mais le mal est si grand, si envahissant ! Que de peine n’a pas la jeunesse, avec son ignorance de la vie, son besoin d’être sûrement guidée, à démêler le chemin droit parmi tant d’écueils ! Il n’est pas étonnant qu’elle s’égare souvent. La faute en est surtout au milieu, et nous aurons bien des travers à réformer, pour arriver à réaliser, vis-à-vis des nouveaux venus dans la vie, le desideratum contenu dans le précepte : maxima debetur puero reverentia.