Voici, en premier lieu, des extraits de deux discours de concours généraux, 1890 et 1891, du ministre de l’instruction publique, M. Léon Bourgeois.

Dans le premier de ces discours, l’orateur, après avoir caractérisé les différents systèmes pédagogiques de notre passé national, s’exprime ainsi :

« Notre pédagogie sera certainement plus large. Rien de ce passé ne lui est ni étranger ni inutile. Un grand philosophe français définissait ainsi, il y a quelques jours à peine, le but de notre enseignement : « Il doit transporter l’évolution humaine, en ce qu’elle a de meilleur, dans l’esprit de l’individu. »

« Tous les états philosophiques, dont nous avons rappelé la succession, ont préparé l’esprit de l’humanité moderne ; tous les procédés de culture ont eu de même leur utilité partielle, et notre tâche doit être de reconnaître et de conserver ce que chacun d’eux peut avoir encore de profitable pour la formation et le développement d’un esprit contemporain. »

Le discours de 1891 accentue le précédent, marquant ainsi la fixité et l’énergie de la tendance.

« Ayez un idéal ! Un idéal, ce n’est pas seulement, au milieu de l’atmosphère étouffante de l’égoïsme des hommes, un souffle d’air pur qui ranime et vivifie, au-dessus des doutes de l’existence quotidienne, une lumière qui guide et qui sauve, c’est quelque chose de plus que tout cela et que je voudrais dire d’un seul mot : avoir un idéal c’est avoir une raison de vivre.

« Messieurs, nous préparons cette jeunesse, non pour telle ou telle carrière, mais pour la vie. Si donner à l’homme un idéal, c’est donner une orientation à toute son existence, une raison et un ressort à tous ses actes, nous reconnaissons là le but dernier de l’éducation, le devoir le plus haut du maître… »

« Messieurs, il y a un an j’essayais de vous montrer combien il est nécessaire à l’Université d’avoir une pensée commune, une unité de doctrine pour la formation de l’intelligence de la jeunesse française. Combien plus nécessaire encore est cette unité de doctrine dans l’œuvre de l’éducation morale, si l’Université veut répondre à son objet véritable, si elle veut être ce qu’elle doit être, ce que le pays lui demande d’être, le foyer où viennent se concentrer tous les mouvements de la conscience nationale, pour se réfléchir sur chaque génération nouvelle et donner ainsi impulsion et la vie à la conscience de chacun de ses enfants.

« Quand je parle de cette unité de doctrine, ai-je besoin d’ajouter qu’il ne s’agit point d’imposer aux esprits un système philosophique et de promulguer je ne sais quel dogme métaphysique sur la nature du bien et du mal ? L’Université républicaine respecte toutes les croyances et donne l’exemple de la tolérance à ses adversaires les plus intolérants. Mais quelque opinion que l’on professe sur les problèmes éternellement posés à l’esprit limité de l’homme, l’idée du bien existe, et, comme l’a dit un grand philosophe français, cette idée est un fait, et ce fait est une force. Et depuis que les hommes sont en société, cette force n’a cessé d’agir sur le monde pour adoucir la violence, abaisser les inégalités, substituer la justice à l’arbitraire, la liberté à la contrainte, la solidarité à l’hostilité, élargissant sans cesse la sphère des devoirs de chacun des êtres conscients vis-à-vis de tous, et, malgré les retours en arrière, malgré les défaites partielles de la vérité et du droit, malgré les apothéoses passagères de la force, rapprochant chaque jour l’humanité d’un état supérieur de paix, d’équilibre et de réconciliation. »

C’est le souci légitime de l’avenir qui perce partout dans ces paroles. Quand on est aux prises avec les problèmes de l’éducation, le vide de certaines doctrines vous apparaît mieux qu’ailleurs. Pour expérimenter la qualité d’un système de philosophie, ou même de n’importe quels principes de pensée et de conduite, il suffit de se rendre compte de leur vertu éducatrice. Tout ce qu’il est impossible d’enseigner hardiment à la jeunesse ne vaut rien. Il était donc très naturel que les hommes chargés de la responsabilité d’une forte éducation nationale finissent par se poser des questions comme celle-ci :