Nous nous sommes écartés des sources, il faut y revenir : voilà l’idée-mère de ce livre. Si je devais le résumer en un seul avis, je dirais aux jeunes hommes : « Soyez jeunes et soyez des hommes ! »


Ce n’est pas sans regret que je me sépare de ces pages. Je les eusse voulues plus dignes de la cause qu’elles sont destinées à servir. Mais le moment me semblait venu de les publier. Tout mon désir est que l’un ou l’autre de mes jeunes contemporains y trouve une de ces paroles qu’il fait bon entendre quand on a vingt ans et qu’on emporte comme viatique pour le reste du voyage.

C. WAGNER

Paris, 15 novembre 1891.

LIVRE PREMIER
L’HÉRITAGE

« A quoi servirait-il à l’homme de gagner le monde s’il perdait l’âme ? »

Jésus.

« Il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n’en soupçonne votre sagesse d’école. »

Shakespeare.

I
LES CONQUÊTES DU SIÈCLE

On voit parfois, sur la fin de l’hiver, le jardinier soucieux de son jardin, se promener le long des espaliers et des treilles. Il examine l’état des bourgeons et du bois, interroge d’un œil attentif les mystérieuses enveloppes que va gonfler et déchirer bientôt la sève du printemps. Ces promenades où l’anxiété se mêle toujours à l’espérance, me rappellent par analogie, une autre promenade, plus troublante encore et plus intéressante, celle que peut faire à travers la jeunesse le penseur préoccupé de l’avenir. Là aussi dort, enveloppée et pourtant apparente déjà sous le voile qui la recouvre, la grande question de demain. Il germe et grandit dans le cœur des jeunes, il fermente sous leur front des choses plus significatives que celles qu’essaie de deviner le jardinier sous l’écorce des bourgeons.

Intéressante toujours, et toujours digne de la plus sympathique attention, la jeunesse mérite surtout de nous attirer aux époques critiques, où des changements d’orientation s’annoncent. Ne semble-t-il pas que tel soit le cas à la fin de ce siècle ? Sans doute, c’est une erreur grossière que de confondre les périodes de l’évolution humaine avec ces divisions chronologiques factices qu’on appelle des siècles. On attribue aux siècles une jeunesse et une vieillesse, on parle de leur aurore et de leur déclin. Rien ne répond moins à la réalité. Des mouvements puissants ont marqué la fin de certains siècles ; d’autres ont commencé dans le marasme et la sénilité. Il n’en est pas moins vrai qu’il peut se produire une coïncidence entre le terme d’une période historique et le terme d’un siècle. Tel est, je crois, le cas à l’heure présente. Nous avons derrière nous tout un vaste développement, dans lequel on peut remarquer, après les enthousiasmes juvéniles et les efforts virils d’une brillante maturité, les hésitations et les symptômes de lassitude ordinaires à la vieillesse. Mais, comme l’humanité se renouvelle sans cesse et renaît de ses cendres, c’est au moment où les choses anciennes sont arrivées à leur maximum de décrépitude, que les choses neuves se préparent.