Sur le terrain international enfin, la lutte pour l’existence dotée par la science de moyens infiniment perfectionnés, a engendré le militarisme, mal pire que la guerre. On pourrait appeler le militarisme la solution scientifique du problème suivant : Étant données toutes les forces humaines et toutes les sciences réunies, ainsi que les plus claires ressources du travail des nations, trouver le moyen de les neutraliser, voire même d’en tirer le plus de mal possible.

Nos moyens de locomotion semblent à l’heure présente beaucoup moins servir à rapprocher les peuples qu’à en accentuer les rivalités. De même que l’accumulation des richesses et de la puissance industrielle a séparé l’homme de l’homme et augmenté l’âpreté de la concurrence et les distances sociales, de même le perfectionnement de l’outillage de guerre a rendu les nations plus méfiantes. Elles correspondent bien plus pour se surveiller, se jalouser et se nuire, que pour mieux se connaître et s’allier sur le terrain commun des intérêts humains.

L’impression que nous voudrions faire naître paraît suffisamment préparée par ces considérations. Ne semble-t-il pas, à regarder notre civilisation sous un certain jour, qu’un mauvais génie ait fait tourner au mal toutes les forces nouvelles dont la science a enrichi l’homme ?

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? La méthode scientifique serait-elle mauvaise ? Aurions-nous fait fausse route en voulant fonder la vie sur l’expérience, au lieu de continuer à vivre dans le vieux monde autoritaire et dogmatique ? Nullement. Mais notre tort a été de croire que le savoir et le pain suffisent à l’humanité, et de nous laisser glisser, du réalisme scientifique qui absorbe l’humanité dans le savoir dit positif, au réalisme pratique qui croit qu’être nourri, vêtu et couvert est la somme de l’existence.

Les meilleures choses peuvent devenir funestes quand elles sortent de leurs limites. Entrons dans quelques détails pour mieux nous expliquer, car là est le nœud de la situation.

Chacun sait ce que furent, à certaines époques historiques, les pouvoirs exclusifs qui s’arrogeaient le droit de diriger et de façonner l’humanité au gré de leurs besoins et parfois de leurs caprices. Tantôt c’est la religion qui, dépassant les limites de son influence légitime, fait dériver d’elle les arts, les sciences, le gouvernement. Tantôt c’est le pouvoir financier ou le mercantilisme, qui s’empare d’une société et réduit tous les intérêts humains à des questions d’argent. Tantôt c’est l’influence militaire qui domine au point de refouler à l’arrière-plan tout ce qui ne pèse rien dans la balance de la force. Tous ces pouvoirs, légitimes dans leur essence, parce qu’ils représentent une parcelle de l’intérêt humain, deviennent calamiteux dès qu’ils se font exclusifs. Destinés à servir la cause générale, ils finissent par en être les pires ennemis. Chacun d’eux devient un organisme redoutable sous lequel se cache et se défend un égoïsme collectif monstrueux, auprès duquel l’égoïsme individuel est peu de chose. Je veux parler de l’égoïsme des grandes institutions, de celui des corporations, des castes ou des classes, de tous les cléricalismes et de tous les particularismes. Nous reconnaissons là de véritables coalitions d’intérêts particuliers, qui dégénèrent en entreprise envers et contre tous et qui aboutissent à paralyser la vie autour d’elles. Souvenez-vous du scribe au temps de Jésus, du confesseur à une autre époque, et, de même, selon les milieux et les temps, du sophiste d’Athènes, du médecin, de l’astrologue, des hommes de loi, de guerre, des usuriers. A certains moments de l’histoire, il semble que la terre soit créée pour le plus grand profit de l’un ou l’autre de ces personnages et des institutions qu’ils représentent. Ils deviennent les tyrans de l’homme, son ombre. On ne peut, sans eux, ni marcher, ni s’arrêter, ni vivre, ni mourir. Tout leur appartient. L’humanité est leur chose, leur victime sacrifiée. Et dire que le point de départ de ces atroces tyrannies a toujours été posé par les services rendus à leur origine. Pourquoi cette décadence qui fait qu’à la longue elles deviennent la pire caricature de ce qu’elles furent au début ? Voici : Elles ont péché contre la grande loi qui marque sa limite à toute force comme à toute institution humaine : Servir l’humanité et non l’asservir.

Je crains que cette loi n’ait été gravement enfreinte en ce qui concerne la science. En effet, à quoi assistons-nous maintenant ? A la continuation de ce labeur admirable qui doit un jour représenter la loyale enquête de l’homme sur son bagage de faits et d’idées ? Cette enquête sans doute continue, et aucune puissance ne l’arrêtera. Mais nous assistons à la prétention de certaines sciences à représenter, à elles seules, tout le savoir humain d’abord. Et comme en dehors du savoir, il n’y a plus, aux yeux de la science ainsi réduite, aucun autre moyen, pour l’homme, de communiquer avec la réalité, nous assistons en somme à la prétention, élevée par quelques-uns, de réduire toute la réalité et toute la vie à ce qu’ils en ont constaté. En dehors de cela (et quelque vaste qu’il soit, Dieu sait combien ce domaine est misérable comparativement à l’infinie richesse de la vie), il n’y aurait que rêves et illusions. Voilà qui est exorbitant ! Ce n’est plus de la science, mais de l’absolutisme scientifique.

Il n’y aurait pas lieu de s’en affliger, si cette prétention n’avait pas trouvé dans le monde un écho prodigieux. Donnons la parole aux hommes autorisés pour ne pas être taxés d’exagération.

Dans un discours qui a fait le tour du monde : « Culturgeschichte und Naturwissenschaft », le professeur berlinois Du Bois-Reymond disait en 1877, et ses paroles expriment le sentiment d’une foule de gens très sérieux, mais imbus du même préjugé : « L’histoire des sciences naturelles est la véritable histoire de l’humanité. Ce qu’on appelait ainsi jusqu’à présent n’est que l’histoire des guerres d’une part, et d’autre part des folles conceptions de quelques peuples civilisés. » De la part d’un homme qui a, mieux que nul autre, établi et confessé les limites de la connaissance humaine, et qui estime d’ailleurs que le commerce avec l’antiquité classique est le seul moyen de nous sauver du plus plat utilitarisme, un tel propos est bien significatif. C’est tout un symptôme. Déjà on ne dit plus : La science et la philosophie doivent suffire un jour à l’humanité. La philosophie est allée rejoindre la religion et la poésie dans le coin des vieilles ferrailles. On dit : La science doit suffire à l’humanité, et dépassant d’un bond stupéfiant la boutade assez forte déjà du savant allemand, un de nos savants français contemporains nous a laissé ces six mots qui seront pour l’avenir un document de l’état d’esprit de toute une série de générations : Il n’y a plus de mystère (Berthelot).

Rien n’égale le succès que ces idées ont eu dans la société à tous ses degrés. Elles se sont répandues par des milliers de canaux dans toutes les classes. Pour beaucoup de gens, pour l’immense majorité, le résultat de la science, dûment constaté et contrôlé, c’est que ce que nous appelons les réalités supérieures, n’existe pas. L’homme est un animal comme les autres. La conclusion pratique est facile à tirer.