On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché. Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme.
Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein: nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur amour du luxe sont un malheur privé et un danger public.
Voilà pour le luxe utile.
Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse quantité d'œuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées. Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son stigmate sur les chefs-d'œuvre et dont un seul rayon vaut mieux que toutes les exhibitions pompeuses.
Toutefois ce qui nous tient le plus à cœur ici, c'est de parler de l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides, s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles.
Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions. Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les hommes.
Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.
Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur toutes les personnes, est exactement le même.