Ta taille est de peu de coudées, ta durée de quelques couples d’années. Mais tu n’as pas le droit, devant les monts, géants de l’espace et de la durée, de te déclarer petit. En toi vit une grandeur par eux ignorée. Quelle que soit la majesté de ces lignes, la beauté de ces paysages, ce sont seulement des signes destinés à te révéler à toi-même, à te figurer l’esprit dont tu portes en toi la marque. Tel que tu es, petit, fragile, éphémère, tu n’en peux pas moins, en un instant rapide de ta vie, concevoir des pensées, éprouver des réalités, qui furent avant que les montagnes fussent nées, et demeureront quand elles seront réduites en poussière. Tu peux, dans la souffrance ou dans l’action, atteindre des profondeurs et des hauteurs pour lesquelles il n’y a pas de mesure dans le monde visible.

La pauvre femme accablée de soucis, mais qui espère, aime et travaille ; le penseur et le croyant qui marchent dans la nuit, gardant leur confiance à la lumière ; le pauvre soulageant le pauvre ; l’affligé consolant l’affligé ; l’offensé qui pardonne ; les martyrs mourant pour la science, la foi, la justice, la patrie, sont plus grands que ces sommets. En eux habite une beauté plus pure que le bleu du ciel et la blancheur des névés. L’homme demeurant ferme en son âme, en face des obstacles ou des entreprises du mal, inaccessible aux menaces comme à la corruption, ne craignant pas d’être seul en face des foules contraires, cet homme-là est un rempart plus solide, et plus digne d’être salué que le mur abrupt de l’abîme, quand il se dresse et dit : Tu ne passeras point !

AIME TES AMIS

L’Ami. — Aime tes amis, et ne t’en prive pas ! Dis-le-leur, et répète-le souvent ! Prouve-le-leur, et réitère la preuve ! Mets ton cœur au large en les aimant royalement ! Fais-leur fête, rends-les heureux, mets du soleil sur leur chemin ; que ta maison leur sourie ! Toute heure passée près d’eux est une heure de grâce. Les occasions qu’on regrette le plus sont celles d’aimer et qu’on a perdues.

AUX OISEAUX

C’est donc bien sérieux, ce que tu dis, petite fauvette, ce que tu chantes en montant toujours, alouette légère. Puisque vous le répétez si souvent, craignez-vous qu’on ne l’ait point compris ? Comme on sent, à vous entendre, que c’est arrivé ! Si vous pouviez en persuader l’homme qui n’y croit plus !

EN FORÊT

— Parmi les plus doux moments de la vie, je compte ceux passés à manger des cerises à l’arbre ou des fraises en forêt. Cela me rappelle d’abord le jeune temps, ce temps au doux visage où l’on vit dans l’accord universel, compris des arbres, des insectes et des fleurs, et les comprenant. Aucun plaisir raffiné n’égale celui de se balancer au faîte d’un cerisier en compagnie des moineaux et des loriots. S’en souvenir plus tard est une joie pure où l’âme se réchauffe comme le lézard au soleil.

Piété pour les jeunes années ou profond attachement à la vie de simplicité, j’aime encore ces plaisirs comme au premier jour. Il me semble vivre, dans cette combe inconnue, un moment d’éternité.

Les sapins antiques lèvent leur tête solitaire parmi de vieilles roches blanchies par le temps. Une épaisse végétation de genêts couvre le sol comme d’une toison d’or, et çà et là, entre des buissons dont le soleil surchauffe les senteurs, quelques pieds de fraisier sauvage ont poussé. Leurs fruits mûrs embaument l’air et s’offrent à la cueillette. J’accepte.