SCHISME

Mes frères se mordent et se déchirent entre eux. S’ils correspondent ensemble de loin, c’est par anathèmes et flèches empoisonnées… Et moi je les aime tous. Quel supplice ! Il me semble qu’ils s’entredévorent dans mon cœur.

Oh ! le schisme des esprits, l’horrible déchirure qui traverse jusqu’en ses fibres le tissu de l’humanité ! Elle m’a scindé comme une étoffe. Les lambeaux vivants aspirent à se rejoindre. Du sein des divisions, je tends les bras vers des amis inconnus. Je voudrais briser les obstacles, franchir les abîmes, et je souffre, je souffre !

L’Ami. — Sort douloureux ! Un autre le partage. C’est Celui qui, sur eux tous, fait lever son soleil et descendre sa rosée. En cette compagnie, console-toi. Mais que ta peine ne soit point stérile ! Dans toute douleur vaillante, un monde nouveau s’élabore et lentement mûrit pour l’avenir.

Bâtis-la dans ton âme, la haute cité de paix, en pleine rumeur des batailles, au milieu des cris de discorde ! Unis en secret ce que sépare le monde ! Élargis ta pensée ; transforme dans ton for intérieur, les rivalités en collaboration ! Ramène, associe, fusionne, garde la Foi et prépare l’Unité !

DÉTRESSE

L’Ami. — Paix sur toi ! D’où te vient ce visage défait, pourquoi ces mains lasses ?

— J’ai le cœur déchiré par la grande douleur de vivre. Mon être n’est qu’une blessure. Toute existence m’apparaît rongée par le néant. Les vivants me font l’effet d’ombres ; leurs pensées, de rêves ; leurs entreprises, de chimères. Notre peine est infinie. Pour peser nos charges, il n’est pas de balance ; nos souillures dépassent l’imagination même, et nos forces, que sont-elles ? Le choc d’un roseau contre les monts granitiques. Peut-il y avoir encore de la joie dans une semblable vie ? De la confiance en l’avenir pour qui n’est sûr de rien ? L’homme a-t-il un lendemain ?

Nous sommes pareils aux fourmis dont le passant, distrait ou brutal, disperse la demeure d’un coup de pied. Les pauvrettes courent, peinent, ramassent les débris, sauvent les blessés, restaurent les galeries dévastées. A peine ont-elles fini, qu’un autre coup de pied anéantit le fruit de tant d’efforts. Je ne me sens plus la force de recommencer. Assis sur les ruines, je pleure et j’envie la paix profonde des morts.

L’Ami. — Laisse-moi pleurer avec toi ; je les comprends, mon fils, tes larmes. Elles roulent brûlantes sur ma joue depuis des siècles. Pauvre humanité, battue par tous les vents, que de fois tes souffrances accumulées m’ont fendu l’âme ! Vos lassitudes me sont sacrées. Je voudrais mettre mes mains sous vos pieds sanglants, vous porter sur mes bras, comme une mère, vous chanter des berceuses qui font oublier la peine.