— Je me voile la face et je pleure de honte. Comment est-il possible ? C’est moi qui ai fait cela. Le dégoût de moi-même s’empare de ma pensée. Je ne voudrais plus me montrer. Disparaître dans le repentir ; je serais heureux d’en avoir la faculté.

L’Ami. — Tu as tort. Le regret passif est une faute de plus. Un mauvais orgueil se cache dans cet étonnement d’avoir failli. Eh oui, c’est toi qui as fait cela ; tu feras bien de t’en souvenir, afin de ne pas mépriser les autres. Mais à quoi peut servir le dégoût de toi-même ? C’est du soin, du courage, de la clairvoyance et non du dégoût qu’il faut, pour guérir les malades.

Lève-toi, secoue-toi, essuie tes larmes pour y voir plus clair. Sois un homme, porte ta misère ! Dieu remet la faute ; toi répare, profite de la leçon, sème et laboure, veille et prie, marche et combats ! Malheur à ceux qui surissent dans les repentirs stériles et les molles tristesses ! Ils passent la moitié de leurs jours à se lamenter sur les fautes de l’autre moitié, et leur vie tombe inutile au gouffre du passé.

ET JÉSUS REGARDA PIERRE

Ce regard ! chargé d’ombre, au spectacle des douleurs, des souillures, des méchancetés, de tous les fardeaux que porte la pauvre humanité, de tous les liens écrasants ou honteux qu’elle traîne ! Nos âmes enténébrées lui apparaissaient comme les grands yeux vides et creux de l’aveugle, ces pauvres cavernes pleines d’une obscurité morne, semblant porter le deuil du jour perdu. Et les disciples, par moments, y voyaient se dessiner quelque mystérieux Calvaire devant lequel leurs cœurs s’emplissaient d’épouvante !

Mais il était aussi, ce regard, comme un jour ouvert sur le monde supérieur dont le souvenir l’imprégnait. Il rayonnait de la certitude paisible que procure au cœur la présence divine. Et son calme disait : « Soyez tranquilles, j’ai vaincu le monde ! »

Transparences du royaume de Justice, clartés d’aube éclairant un avenir transformé, paix, tendresse, pitié, pardon, dans ce regard vivait tout cela… Aucun chant inspiré, aucun verbe enflammé des prophètes, aucune forme de beauté créée par les arts pour représenter la splendeur de l’invisible, n’a jamais apporté aux hommes la clarté qui était dans ce regard. Nous vivons de sa lumière. Et lorsque en nous son éclat faiblit, l’ombre grandit, la joie disparaît, les crépuscules effrayants envahissent nos sentiers, et le froid de la mort nous enveloppe, de l’autre mort, de celle qui ne connaît pas d’espérance.

Que ce regard te trouve, qui que tu sois ; tombé, te relève ; blessé, te guérisse ; égaré, te ramène ! Sens-le fixé sur toi, lorsque le tien se fermera ! Et mourir sera, pour toi, t’endormir sous le regard de Celui qui a dit : « Je suis la résurrection et la vie. »

SOUS TON AILE !

O Dieu ! sauve-moi du monde incompréhensible et fatal, effrayant de ténèbres ! Fais-moi pénétrer dans ton royaume lumineux où tout est clair par la confiance en toi ! Ne laisse pas tomber mon âme vivante aux griffes des nécessités impassibles et mortes ! Que je sois affligé, pourvu que je sente que tu le sais ! Que je marche dans la nuit, pourvu que tu y sois ! Accorde-moi le calme intérieur, et à défaut de la joie, l’abandon filial ! Cache-moi sous ton aile, quand passe la rafale, et rassure ma faiblesse par ta présence ! Si je m’égare, trouve-moi ; si je tombe, reste près de moi !