La volonté de Dieu est que le bien soit. A notre égard, elle est le salut. Voilà qui est vrai, d’une vérité absolue. Mais c’est une entreprise pleine de péril, de vouloir interpréter en détail cette volonté et de se servir de son propre doigt pour indiquer celui de Dieu. De graves méprises, de cruelles injustices résultent infailliblement de cette prétention. Elle est odieuse surtout, quand elle s’exerce sur la destinée des autres. Dire que Dieu a frappé un tel, châtié telle nation ; traduire les intentions divines cachées dans les événements historiques, comme les reporters traduisent la volonté des souverains et des hommes d’État, à travers ce qui apparaît de leurs combinaisons, quelle œuvre d’orgueil et de folie, de la part de la créature ! Que le prophète a bien dit, qui a mis dans la bouche de Dieu cette déclaration si vraiment empreinte d’humilité humaine : « Mes pensées ne sont pas vos pensées ! »
L’Homme. — Mais, à ce compte, nous sommes absolument incapables de savoir quelle est la volonté de Dieu ?
L’Ami. — Non pas, mais il n’a chargé personne de nous expliquer son plan par le détail. La clef du monde et des destinées est trop colossale pour que les mains d’une créature la soulèvent. N’est-il pas suffisant de savoir que Dieu veut faire concourir toutes choses à notre bien, même le mal que nous font nos ennemis, contrairement à sa volonté. Il n’est donné à personne de sortir de l’Univers, d’organiser une création dans la création. Le poète a dit : « Et l’oiseau le plus libre a pour cage un climat. »
L’homme le plus méchant, le plus absolument insurgé contre l’humanité et contre Dieu, vit et meurt au sein des lois éternelles. Il en arrive à contribuer à l’équilibre qu’il essaie de détruire, comme le menteur, par ses artifices, accumule les matières inflammables pour le jour de la lumière. Personne ne se permettra de dire, cependant, que le menteur ment au service de Dieu et par son ordre. Non, il ment à son compte, mais il tombe malgré lui dans l’addition d’où résultent sa faillite et la victoire de la vérité.
— Et comment me résumeras-tu ma ligne de conduite ?
L’Ami. — Voici : Tu es un mousse à bord d’un bâtiment colossal dont les dimensions mêmes t’échappent. Mais tu as ta bonne consigne à exécuter à ton poste. Agis, en toute circonstance, selon tes meilleures lumières loyalement consultées ! Tu seras sûrement alors dans la ligne indiquée par celui qui tient le gouvernail. Le vaisseau est solide, le capitaine bon. Tu peux avoir confiance. Rien de définitivement mauvais ne peut t’arriver, ni à toi ni aux tiens. Toutes les plus rudes péripéties ne sont que des incidents de route. La volonté qui nous guide et contre laquelle rien ne prévaudra est « qu’aucun de nous ne périsse ». Les cheveux mêmes sur notre tête sont comptés. Travaille, lutte, peine, et puis repose-toi sur l’Éternel ! Et si parfois tu es obligé de dire en pleurant : « Que ta volonté soit faite ! » parce que tu auras les mains en sang et le cœur déchiré, tu ne le diras pas comme un écrasé résigné à l’écrasement, mais comme le vaincu d’aujourd’hui certain de la victoire future.
PRIÈRE
O Dieu, que ta figure paternelle me sauve de la face indéchiffrable des noires fatalités ! Ne laisse pas mon âme s’user contre l’incompréhensible, l’incohérence et la brutalité, l’injustice des hommes et des choses ! Mets dans mon cœur ta clarté familière ; donne-moi ta paix, malgré le chaos où je me débats ! Fais-moi comprendre que le désordre tient à mon point de vue ! A ma hauteur, tout est embrouillé. Plus haut apparaît l’harmonie. Sauve-moi du désordre de ma pensée !
MAITRISE DE SOI
L’Ami. — Un de tes malheurs consiste à t’identifier complètement avec tes impressions du moment.