Le bruit était causé par l'arrivée d'un cheval le long de la chaussée. Les sinuosités du sentier me le cachaient encore, mais je l'entendais approcher. J'allais quitter ma place; mais, comme le chemin était très étroit, je restai pour le laisser passer. J'étais jeune alors, et mon esprit était rempli de toutes sortes de créations brillantes ou sombres. Les souvenirs des contes de nourrice étaient ensevelis dans mon cerveau, au milieu d'autres ruines. Cependant, lorsqu'ils venaient à sortir de leurs décombres, ils avaient plus de force et de vivacité chez la jeune fille qu'ils n'en avaient eu chez l'enfant.
Lorsque je vis le cheval approcher au milieu de l'obscurité, je me rappelai une certaine histoire de Bessie, où figurait un esprit du nord de l'Angleterre appelé Gytrash. Cet esprit, qui apparaissait sous la forme d'un cheval, d'un mulet ou d'un gros chien, hantait les routes solitaires et s'avançait quelquefois vers les voyageurs attardés.
Le cheval était près, mais on ne le voyait pas encore, lorsque, outre le piétinement, j'entendis du bruit sortir de la haie, et je vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grâce à son pelage noir et blanc, ne pouvait être confondu avec les arbres. C'était justement une des formes que prenait le Gytrash de Bessie; j'avais bien, en effet, devant les yeux un animal semblable à un lion, avec une longue crinière et une tête énorme. Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me regarder avec des yeux étranges, comme je m'y attendais presque. Le cheval suivait; il était grand et portait un cavalier. Cet homme venait de briser le charme, car jamais être humain n'avait monté Gytrash; il était toujours seul, et, d'après mes idées, les lutins pouvaient bien habiter le corps des animaux, mais ne devaient jamais prendre la forme vulgaire d'un être humain. Ce n'était donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant le chemin le plus court pour arriver à Millcote. Il passa, et je continuai ma route; mais au bout de quelques pas je me retournai, mon attention ayant été attirée par le bruit d'une chute, et par cette exclamation: «Que diable faire maintenant?» Monture et cavalier étaient tombés. Le cheval avait glissé sur la glace de la chaussée. Le chien revint sur ses pas; en voyant son maître à terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement dont sa taille justifiait la force, et qui fut répété par l'écho des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut à moi. C'était tout ce qu'il pouvait faire; il n'avait pas moyen d'appeler d'autre aide.
Je le suivis, et je trouvai le voyageur s'efforçant de se débarrasser de son cheval. Ses efforts étaient si vigoureux, que je pensai qu'il ne devait pas s'être fait beaucoup de mal; néanmoins, m'approchant de lui:
«Êtes-vous blessé, monsieur?» demandai-je.
Il me sembla l'entendre jurer; pourtant je n'en suis pas bien certaine; toujours est-il qu'il grommela quelque chose, ce qui l'empêcha de me répondre tout de suite.
«Que puis-je faire pour vous? demandai-je de nouveau.
— Tenez-vous de côté,» me répondit-il en se plaçant d'abord sur ses genoux, puis sur ses pieds.
Alors commença une opération difficile, bruyante, accompagnée de tels aboiements, que je fus obligée de m'écarter un peu; mais je ne voulus pas partir sans avoir vu la fin de l'aventure. Elle se termina heureusement. Le chien fut apaisé par un: «À bas, Pilote!» Le voyageur voulut marcher pour voir si sa jambe et son pied étaient en bon état; mais cet essai lui fit probablement mal, car, après avoir tenté de se lever, il se rassit promptement sur une des marches de l'escalier.
Il paraît que ce jour-là j'étais d'humeur à être utile, ou du moins complaisante, car je m'approchai de nouveau, et je dis: