— Comment pouvez-vous savoir, comment avez-vous pu deviner tout cela, monsieur?
— Je le sais, et c'est pourquoi je continue aussi librement que si j'écrivais mes pensées sur mon journal. Vous me direz que j'aurais dû dominer les circonstances, c'est vrai, mais, vous le voyez, je ne l'ai pas pu; quand la fortune m'a frappé, j'aurais dû demeurer froid, et je suis tombé dans le désespoir. Alors a commencé mon abaissement; et maintenant, quand un imbécile vicieux excite mon dégoût par ses honteuses débauches, je ne puis pas me vanter d'être meilleur que lui. Je suis obligé de confesser que lui et moi nous sommes sur le même niveau. Que ne suis-je resté ferme! Dieu sait si je le désire. Craignez le remords, quand vous serez tentée de succomber, mademoiselle Eyre; le remords est le poison de la vie.
— On dit que le repentir en est le remède, monsieur.
— Non; le seul remède possible, c'est une conduite meilleure, et je pourrais y arriver; j'ai encore assez de force si… Mais pourquoi y penser, accablé et maudit comme je le suis? et d'ailleurs, puisque le bonheur m'est refusé, j'ai droit de chercher le plaisir dans la vie, et je le trouverai à n'importe quel prix.
— Alors, monsieur, vous tomberez encore plus bas.
— C'est possible; et pourtant non, si je trouve un plaisir frais et doux; et j'en trouverai un aussi frais et aussi doux que le miel sauvage recueilli par l'abeille sur les marais.
— Prenez garde, monsieur, qu'il ne vous semble bien amer.
— Qu'en savez-vous? vous ne l'avez jamais goûté. Comme votre regard est sérieux et solennel! et vous êtes aussi ignorante de tout ceci que cette tête de porcelaine, dit-il en en prenant une sur la cheminée. Vous n'avez pas le droit de me prêcher, néophyte qui n'avez pas passé le seuil de la vie, et qui ne connaissez aucun de ses mystères.
— Je ne fais que vous rappeler vos propres paroles, monsieur; vous avez dit que la faute conduisait au remords, et que le remords était le poison de la vie.
— Eh! qui parle de faute? je ne pense pas que l'idée que je viens de concevoir soit une faute; c'est plutôt une inspiration qu'une tentation; oh! elle était douce et calmante! la voilà qui revient encore. Ce n'est pas l'esprit du mal qui me l'a inspirée, ou bien alors il a revêtu la robe d'un ange; il me semble que je dois admettre un tel hôte lorsqu'il me demande l'entrée de mon coeur.