La cuisinière se tourna vers moi en me disant que Mme Fairfax m'attendait. Je sortis alors de la chambre.
J'étais tellement intriguée par le caractère de Grace Poole, que ce fut à peine si j'entendis le récit que me fit Mme Fairfax pendant le déjeuner de l'événement de la nuit dernière; je tâchais de comprendre ce que pouvait être Grace dans le château, et je me demandais pourquoi M. Rochester ne l'avait pas fait emprisonner, ou du moins chasser loin de lui. La nuit précédente, il m'avait presque dit qu'elle était coupable de l'incendie: quelle cause mystérieuse pouvait l'empêcher de le déclarer? Pourquoi m'avait-il recommandé le secret? N'était-ce pas singulier? Un gentleman hautain, téméraire et vindicatif, tombé au pouvoir de la dernière de ses servantes! et lorsqu'elle attentait à sa vie, il n'osait pas l'accuser publiquement et lui infliger un châtiment! Si Grace avait été jeune et belle, j'aurais pu croire que M. Rochester était poussé par des sentiments plus tendres que la prudence ou la crainte. Mais cette supposition devenait impossible dès qu'on regardait Grace. Et pourtant je me mis à réfléchir. Elle avait été jeune, et sa jeunesse avait dû correspondre à celle de M. Rochester; Mme Farfaix disait qu'elle demeurait depuis longtemps dans le château; elle n'avait jamais dû être jolie, mais peut-être avait-elle eu un caractère vigoureux et original. M. Rochester était amateur des excentricités, et certainement Grace était excentrique. Peut-être autrefois un caprice (dont une nature aussi prompte que la sienne était bien capable) l'avait livré entre les mains de cette femme; peut-être à cause de son imprudence exerçait-elle maintenant sur ses actions une influence secrète dont il ne pouvait pas se débarrasser et qu'il n'osait pas dédaigner. Mais à ce moment la figure carrée, grosse, laide et dure de Grace se présenta à mes yeux, et je me dis: «Non, ma supposition est impossible! Et pourtant, ajoutait en moi une voix secrète, toi non plus tu n'es pas belle, et pourtant tu plais peut-être à M. Rochester; du moins tu l'as souvent cru; la dernière nuit encore, rappelle-toi ses paroles, ses regards, sa voix.»
Je me rappelais tout; le langage, le regard, l'accent me revinrent à la mémoire. Nous étions dans la salle d'étude; Adèle dessinait; je me penchai vers elle pour diriger son crayon; elle leva tout à coup les yeux sur moi.
«Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-elle; vos doigts tremblent comme la feuille et vos joues sont rouges, mais rouges comme des cerises.
— J'ai chaud, Adèle, parce que je viens de me baisser.»
Elle continua à travailler et moi à méditer.
Je me hâtai de chasser de mon esprit la pensée que j'avais conçue sur Grace Poole; elle me dégoûtait. Je me comparai à elle et je vis que nous étions différentes. Bessie m'avait dit que j'avais tout à fait l'air d'une lady, et c'était vrai. J'étais mieux que lorsque Bessie m'avait vue; j'étais plus grasse, plus fraîche, plus animée, parce que mes espérances étaient plus grandes et mes jouissances plus vives.
«Voici la nuit qui vient, me dis-je en regardant du côté de la fenêtre; je n'ai entendu ni les pas ni la voix de M. Rochester aujourd'hui; mais certainement je le verrai ce soir.»
Le matin je craignais cette entrevue, mais maintenant je la désirais. Mon attente avait été vaine pendant si longtemps que j'étais arrivée à l'impatience.
Lorsqu'il fit nuit close et qu'Adèle m'eut quittée pour aller jouer avec Sophie, mon désir était au comble; j'espérais toujours entendre la sonnette retentir et voir Leah entrer pour me dire de descendre. Plusieurs fois je crus entendre les pas de M. Rochester et mes yeux se tournèrent vers la porte; je me figurais qu'elle allait s'ouvrir pour livrer passage à M. Rochester; mais la porte resta fermée. Il n'était pas encore bien tard; souvent il m'envoyait chercher à sept ou huit heures, et l'aiguille n'était pas encore sur six; serais-je donc désappointée justement ce jour- là où j'avais tant de choses à lui dire? Je voulais parler de Grace Poole, afin de voir ce qu'il me répondrait. Je voulais lui demander s'il la croyait véritablement coupable de cet odieux attentat, et pourquoi il désirait que le crime demeurât secret. Je m'inquiétais assez peu de savoir si ma curiosité l'irriterait; je savais le contrarier et l'adoucir tour à tour; c'était un vrai plaisir pour moi, et un instinct sûr m'empêchait toujours d'aller trop loin; je ne me hasardais jamais jusqu'à la provocation, mais je poussais aussi loin que me le permettait mon adresse. Conservant toujours les formes respectueuses qu'exigeait ma position, je pouvais néanmoins opposer mes arguments aux siens sans crainte ni réserve; cette manière d'agir nous plaisait à tous deux.