— J'ai toujours détesté sa mère; elle était la soeur unique de mon mari qui l'aimait tendrement; il se mit en opposition avec sa famille quand celle-ci voulut renier la mère de Jane à cause de son mariage, et lorsqu'il apprit sa mort, il pleura amèrement. Il envoya chercher l'enfant, bien que je lui conseillasse de la mettre plutôt en nourrice et de payer pour son entretien; dès le premier jour où j'aperçus cette petite créature chétive et pleureuse, je la détestai; elle se plaignait toute la nuit dans son berceau; au lieu de crier franchement comme les autres enfants, on ne l'entendait jamais que sangloter et gémir. M. Reed avait pitié d'elle; il la soignait et la berçait comme ses propres enfants, et même jamais il ne s'était autant occupé d'eux dans leur première enfance; il essaya de rendre mes enfants affectueux envers la petite mendiante; les pauvres petits ne purent pas la supporter. M. Reed se fâchait contre eux lorsqu'ils montraient leur peu de sympathie pour Jane; dans sa dernière maladie, il voulut avoir l'enfant constamment près de lui, et, une heure avant sa mort, il me fit jurer de la garder avec moi. J'aurais autant aimé être chargée de la fille d'un ouvrier des manufactures. Mais M. Reed était faible, très faible; John ne ressemble pas à son père, et j'en suis heureuse; il me ressemble, et à mes frères aussi; c'est un vrai Gibson. Oh! je voudrais qu'il cessât de me tourmenter avec ses demandes d'argent; je n'ai plus rien à lui donner; nous devenons pauvres. Il faudra renvoyer la moitié des domestiques et fermer une partie de la maison ou la quitter; je ne m'y déciderai jamais; cependant, comment faire? Les deux tiers de mon revenu sont employés à payer des intérêts d'hypothèques; John joue beaucoup et perd toujours, pauvre garçon! il est entouré d'escrocs; il est abattu, son regard est effrayant; quand je le vois ainsi, j'ai honte pour lui.»
Mme Reed s'exaltait de plus en plus.
«Je pense que nous ferions mieux de la quitter, dis-je à Bessie, qui se tenait de l'autre côté du lit.
— Je le crois, mademoiselle; il lui arriva souvent de parler ainsi quand la nuit approche; le matin elle est plus calme.»
Je me levai.
«Attendez, s'écria Mme Reed; je voulais encore vous dire autre chose; il me menace continuellement de me tuer ou de se tuer lui- même; quelquefois, dans mes rêves, je le vois étendu à terre, avec une large blessure au cou ou la figure noire ou enflée; je suis dans un singulier état; je me sens bien troublée. Que faire? Comment me procurer de l'argent?»
Bessie s'efforça de lui faire prendre un calmant; elle y parvint difficilement. Bientôt après, Mme Reed devint plus calme, et tomba dans une sorte d'assoupissement; je la quittai.
Plus de dix jours s'écoulèrent sans que j'eusse de nouvelles conversations avec elle; elle était toujours, soit dans le délire, soit dans un sommeil léthargique, et le médecin défendait tout ce qui pouvait lui produire une impression douloureuse. Pendant ce temps, j'essayai de vivre en aussi bonne intelligence que possible avec Éliza et Georgiana. Dans le commencement, elles furent très froides; Éliza passait la moitié de la journée à lire, à écrire et à coudre, et c'est à peine si elle adressait une seule parole à moi ou à sa soeur. Georgiana murmurait des phrases sans signification à son serin pendant des heures entières, et ne faisait pas attention à moi; mais j'étais résolue à m'occuper et à m'amuser; j'y parvins facilement, car j'avais apporté de quoi peindre.
Munie de mes crayons et de mon papier, j'allais m'asseoir seule près de la fenêtre, et je me mettais à reproduire les scènes qui passaient sans cesse dans mon imagination: un bras de mer entre deux rochers, le lever de la lune éclairant un bateau, des roseaux et des glaïeuls d'où sort la tête d'une naïade couronnée de lotus, ou, enfin, un elfe assis dans le nid d'un moineau sous une aubépine en fleurs.
Un jour je me mis à dessiner une figure, quelle figure? peu m'importait; je pris un crayon noir très doux et je commençai mon travail, j'eus bientôt tracé sur le papier un front large et proéminent, une figure carrée par le bas; je me hâtai d'y placer les traits; ce front demandait des sourcils bien dessinés, puis mon crayon indiqua naturellement les contours d'un nez droit et aux larges narines, d'une bouche flexible et qui n'avait rien de bas, d'un menton formé et séparé au milieu par une ligne fortement indiquée; il manquait encore des moustaches noires et quelques touffes de cheveux flottant sur les tempes et sur le front. Maintenant aux yeux! Je les avais gardés pour la fin, parce que c'étaient eux qui demandaient le plus de soin. Je les fis beaux et bien fendus, les paupières longues et sombres, les prunelles grandes et lumineuses. «C'est bien, me dis-je en regardant l'ensemble, mais ce n'est pas encore tout à fait cela; il faut plus de force et plus de flamme dans le regard.» Je rendis les ombres plus noires encore, afin que la lumière brillât avec plus de vivacité; un ou deux coups de crayon achevèrent mon oeuvre. J'avais sous les yeux le visage d'un ami: peu m'importait si ces jeunes filles me tournaient le dos; je regardais le portrait, et je souriais devant cette frappante ressemblance. J'étais absorbée et heureuse.