— Vous avez raison,» reprit-elle; et chacune de nous prit une route différente.
Comme je n'aurai plus occasion de parler ni d'elle ni de sa soeur, j'avertirai tout de suite le lecteur que Georgiana épousa un vieux noble très riche et qu'Éliza prit le voile; elle est maintenant au prieuré du couvent où eut lieu son noviciat, et qu'elle dota de sa fortune.
Je ne connaissais pas encore les sensations qu'on éprouve en retournant chez soi après une absence. Je savais ce que j'avais éprouvé dans mon enfance quand je rentrais à Gateshead après une longue promenade, pour y être grondée, à cause de ma mine froide et triste; plus tard, lorsque je revenais de l'église, à Lowood, je désirais un repas nourrissant et un bon feu, et je ne pouvais avoir ni l'un ni l'autre; les retours n'avaient rien de très agréable; je n'étais pas attirée vers ma demeure par un de ces aimants dont la force attractive augmente à mesure que l'objet approche; je ne savais pas encore l'effet que devait me produire le retour à Thornfield.
Mon voyage me sembla très ennuyeux: il fallait faire cinquante milles le premier jour, autant le second, et passer une nuit à l'hôtel. Pendant les douze premières heures, je pensai aux derniers moments de Mme Reed; je voyais sa figure pâle et décomposée; j'entendais sa voix altérée; je me rappelais le jour des funérailles, le cercueil, le corbillard, la longue file des fermiers et des serviteurs, le petit nombre de parents, les caveaux lugubres, l'église silencieuse, le service solennel. Puis, je songeai à Éliza et à Georgiana; je voyais l'une s'étalant dans un bal, l'autre enfermée dans la cellule d'un couvent, et je méditais en moi-même les particularités de leurs personnes et de leurs caractères. Le soir, j'arrivai à la ville de… Mes pensées s'évanouirent, et, pendant la nuit, mon imagination se reporta sur tout autre chose; étendue sur mon lit de voyage, j'oubliai le passé pour songer à l'avenir.
Je retournais à Thornfield, mais pour combien de temps? j'étais persuadée que mon séjour n'y serait pas long. J'avais reçu une lettre de Mme Fairfax. Elle m'apprenait que les invités de M. Rochester venaient de quitter le château; M. Rochester était à Londres depuis trois semaines, mais il devait revenir dans une quinzaine de jours; Mme Fairfax me disait qu'il était allé faire des préparatifs pour son mariage, et qu'il avait parlé d'acheter une voiture neuve. Elle ajoutait que ce mariage avec Mlle Ingram lui paraissait toujours bien étrange; mais que, d'après ce qu'elle entendait dire et ce qu'elle voyait elle-même, elle ne pouvait plus douter que la cérémonie ne dût être prochaine.
«Ce serait bien de l'incrédulité que de ne pas croire encore, me disais-je tout bas; non, je suis persuadée maintenant.»
Et alors je me demandais où j'irais; je rêvai à Mlle Ingram toute la nuit; dans un de mes rêves, je la vis me fermer les portes de Thornfield et me montrer la grande route; M. Rochester la regardait les bras croisés, et promenait sur nous deux son sourire sardonique.
Je n'avais pas écrit à Mme Fairfax le jour de mon arrivée, parce que je ne désirais pas qu'on envoyât une voiture pour moi à Millcote; j'avais l'intention de faire tranquillement ce petit trajet, et, après avoir laissé ma malle aux soins de l'hôtelier, je quittai l'auberge de George à six heures du soir, et je pris le chemin qui conduisait à Thornfield. La route se faisait en partie au milieu des champs et était peu fréquentée.
C'était par une soirée d'été douce et belle, mais non pas brillante et splendide. Les faucheurs travaillaient encore, et le ciel, bien que chargé de quelques nuages, promettait un beau temps; le bleu du ciel était doux et pur dans les endroits où il se laissait voir; les nuages étaient légers et hauts; l'occident, d'une teinte chaude, n'était traversé par aucune lueur humide; on eût dit un foyer allumé, un autel embrasé derrière ces vapeurs marbrées, et, à travers les fentes, on apercevait des rayons d'un rouge doré.
Je me sentais heureuse de voir le chemin s'abréger devant moi, si heureuse que je m'arrêtai pour me demander ce que signifiait cette joie, et pour me répéter que je ne retournais pas chez moi, ni dans un endroit où je dusse toujours rester, ni dans un lieu où je serais attendue par d'affectueux amis. «Mme Fairfax, me disais-je, me souhaitera tranquillement la bienvenue, la petite Adèle battra des mains et sautera de joie en me voyant; mais je pense à un autre qui ne pense pas à moi.» Cependant rien n'est plus entêté que la jeunesse, plus aveugle que l'inexpérience, et toutes deux affirmaient qu'avoir le privilège de regarder M. Rochester, quand même il ne ferait pas attention à moi, c'était déjà un bonheur assez grand; puis elles ajoutaient: «Dépêchez-vous, dépêchez-vous; tâchez d'être avec lui pendant que vous le pouvez; encore quelques jours, ou tout au plus quelques semaines, et vous serez séparée de lui pour jamais!» Alors j'étouffais une nouvelle agonie, une pensée que je ne pouvais ni avouer ni entretenir en moi.