M. Briggs tira tranquillement un papier de sa poche et lut d'un ton officiel ce qui suit:

«J'affirme et je puis prouver que le vingt novembre (puis venait une date qui remontait à quinze ans), Édouard Fairfax Rochester, du château de Thornfield, dans le comté de…, et du manoir de Ferndear, dans le comté de…, en Angleterre, a épousé ma soeur Berthe Antoinette Mason, fille de Jonas Mason, commerçant et d'Antoinette, sa femme, créole, à l'église de…, ville espagnole, Jamaïque; l'acte de mariage sera trouvé dans les registres de l'église. J'en ai une copie en ma possession.

«Signé Richard Mason.

«Si ce papier est authentique, il peut prouver que j'ai été marié; mais il ne prouve pas que la femme qui y est mentionnée vit encore.

— Elle vivait il y a trois mois, répandit l'homme de loi.

— Comment le savez-vous?

— J'ai un témoin, monsieur, et vous-même aurez peine à le contredire.

— Amenez-le, ou allez au diable!

— Je vais d'abord l'amener, il est ici. Monsieur Mason, ayez la bonté d'avancer.»

En entendant prononcer ce nom, M. Rochester serra les dents, un tremblement convulsif s'empara de lui; comme j'étais tout près de lui, je sentis ses mouvements de rage ou de désespoir. Le second étranger, qui jusque-là était resté caché dans le fond, s'avança; une figure pâle vint se placer au-dessus de l'épaule du procureur; oui, c'était bien M. Mason lui-même. M. Rochester se retourna et le regarda. J'ai dit plusieurs fois déjà que ses yeux étaient noirs; pour le moment, ils lançaient une lumière fauve et comme sanglante; son visage s'anima, on eût dit que le feu qui brûlait dans son coeur s'était répandu jusque sur ses joues et sur son front décolorés. Il leva son bras vigoureux; peut-être allait-il frapper Mason, le jeter sur les dalles de l'église, et d'un seul coup retirer la vie à ce faible corps; mais Mason, effrayé de ce geste, se recula et cria faiblement: «Grand Dieu!» Alors le mépris s'empara de M. Rochester; sa haine vint se fondre en un froid dédain; il se contenta de demander: