— Nous ferions mieux de la quitter, murmura Mason.»

— Allez au diable! lui répondit son beau-frère.

— Gare!» cria Grace.

Les trois messieurs se retirèrent ensemble; M. Rochester me jeta derrière lui; la folle sauta sur lui, le prit à la gorge et voulut lui mordre les joues. Ils luttèrent; c'était une forte femme, presque aussi grande que son mari et plus grosse; elle déploya une force virile; plus d'une fois elle fut au moment de l'étrangler. Il serait bien vite venu à bout d'elle par un coup vigoureux; mais il ne voulait pas frapper, il voulait seulement lutter. Enfin il s'empara des bras de la folle, il les lui attacha derrière le dos avec une corde que lui donna Grace; avec une autre corde, il la lia à une chaise. Cette opération s'accomplit au milieu des cris les plus sauvages et des convulsions les plus horribles; alors M. Rochester se tourna vers les spectateurs, il les regarda avec un sourire amer et triste.

«Voilà ma femme! dit-il; voilà les seuls embrassements que je doive jamais connaître, voilà les caresses qui doivent adoucir mes heures de repos; et voilà ce que je désirais avoir (il posa sa main sur mon épaule), cette jeune fille qui a su rester grave et calme devant la porte de l'enfer et les gambades du démon; je l'aimais à cause de ce contraste si grand entre elle et celle que je déteste. Wood et Briggs, regardez la différence; comparez ces yeux limpides avec les boules rouges que vous voyez rouler là-bas; comparez cette figure à ce masque, cette taille à ce corps grossier, et maintenant jugez-moi, ministre de l'Évangile et homme de la loi: seulement, rappelez-vous que vous serez jugés comme vous aurez jugé. À présent, hors d'ici, il faut que j'enferme ma proie.»

Tout le monde se retira, M. Rochester resta un moment derrière nous pour donner quelques ordres à Grace Poole; lorsque nous descendîmes l'escalier, l'homme de loi s'adressa à moi.

«Quant à vous, madame, me dit-il, vous êtes innocente, et votre oncle sera bien heureux de l'apprendre, si toutefois il vit encore quand M. Mason retournera à Madère.

— Mon oncle! Que savez-vous de lui? le connaissez-vous?

— M. Mason le connaît; M. Eyre a été le correspondant de sa maison pendant quelques années. Quand votre oncle reçut la lettre où vous lui faisiez part de votre union avec M. Rochester, M. Mason se trouvait à Madère, où il s'était arrêté pour le rétablissement de sa santé, avant de retourner à la Jamaïque. M. Eyre lui communiqua votre lettre, parce qu'il savait que M. Mason connaissait un gentleman du nom de Rochester; M. Mason, étonné et épouvanté, comme vous pouvez le supposer, révéla la vérité. Votre oncle, je suis fâché de vous le dire, est maintenant couché sur un lit de douleur; vu la nature de sa maladie (il est attaqué d'une consomption) et l'état dans lequel il se trouve, il est probable qu'il ne se relèvera jamais. Il n'a donc pas pu aller lui-même en Angleterre pour vous arracher au sort qui vous menaçait; mais il a supplié M. Mason de ne pas perdre de temps et de faire tous ses efforts pour empêcher ce mariage. Il l'a adressé à moi; j'y ai mis le plus d'empressement possible, et, Dieu merci, je ne suis pas arrivé trop tard; vous aussi, vous devez remercier le Seigneur. Si je n'étais pas bien certain que votre oncle sera mort avant que vous ayez le temps d'arriver à Madère, je vous conseillerais de partir avec M. Mason; mais, dans l'état actuel des choses, je pense que vous ferez mieux de demeurer en Angleterre, jusqu'à ce que vous entendiez parler de M. Eyre. Avez- vous encore quelque chose qui vous force à rester? demanda le procureur à M. Mason.

— Non, non, partons!» répondit celui-ci avec anxiété; et ils s'éloignèrent sans prendre congé de M. Rochester. Le ministre resta pour adresser quelques paroles de conseil ou de reproche à son orgueilleux paroissien; son devoir accompli, il partit également.