— Alors dites-le moi sans craindre d'être trop amère, reprit-il; ne m'épargnez pas.

— Je ne puis pas; je suis fatiguée et malade; je voudrais un peu d'eau.»

Il frémit et poussa un profond soupir; puis, me prenant dans ses bras, il me descendit. Je ne me rendis pas compte d'abord dans quelle pièce il m'avait portée; tout était obscur devant mes yeux; bientôt je sentis la chaleur vivifiante du feu: car, bien qu'on fût en été, j'étais froide comme la glace. M. Rochester approcha du vin de mes lèvres; j'y goûtai et je me sentis ranimée; puis je mangeai quelque chose qu'il m'offrit, et bientôt je redevins moi- même. J'étais dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de mon maître; M. Rochester se tenait tout près de moi. «Si je pouvais mourir maintenant sans avoir des souffrances trop aiguës à supporter, pensai-je, j'en serais bien heureuse; alors je ne serais pas obligée de faire le douloureux effort qui brisera mon coeur lorsqu'il faudra me séparer de M. Rochester. Il paraît qu'il faut le quitter, et pourtant je n'en sens pas le besoin, je ne le puis pas.

— Comment êtes-vous maintenant, Jane? me demanda M. Rochester.

— Beaucoup mieux, monsieur; je serai bientôt tout à fait remise.

— Goûtez encore au vin, Jane.»

J'obéis; puis il posa le verre sur la table, se plaça devant moi et me regarda attentivement; tout à coup il se retourna et jeta un cri plein d'une émotion passionnée. Il marcha rapidement dans la chambre et revint; il s'arrêta près de moi comme pour m'embrasser; mais je me rappelai que ses caresses étaient interdites: je détournai mon visage et je repoussai le sien.

«Comment! qu'est-ce que cela? s'écria-t-il rapidement; oh! je comprends; vous ne voulez pas embrasser le mari de Berthe Mason; vous trouvez que mes bras ne sont plus vides et que je ne dispose plus de mes baisers.

— En tout cas, monsieur, il n'y a pas de place pour moi près de vous, et je n'ai aucun droit à vos embrassements.

— Pourquoi, Jane? Je veux vous épargner la peine de parler, et je vais répondre pour vous: «Parce que j'ai déjà une «femme, me direz-vous.» Ai-je deviné juste?