— Jusqu'ici, j'ai à peine eu le temps de jouir de ma tranquillité, encore moins d'être fatiguée par mon isolement.
— Très bien; j'espère que vous éprouvez véritablement la satisfaction que vous témoignez; en tous cas, votre bon sens vous apprendra qu'il est trop tôt pour vous abandonner aux mêmes craintes que la femme de Loth. Je ne sais pas ce que vous avez laissé derrière vous, mais je vous conseille de résister fermement à la tentation et de ne pas regarder en arrière; poursuivez votre tâche avec courage, pendant quelques mois du moins.
— C'est ce que j'ai l'intention de faire,» répondis-je.
Saint-John continua.
«Il est dur d'agir contre son inclination et de lutter contre les penchants naturels; mais c'est possible, je le sais par expérience. Dieu nous a donné, dans de certaines mesures, le pouvoir de faire notre propre destinée; et quand notre vertu demande un soutien qu'elle ne peut pas obtenir, quand notre volonté aspire à une route que nous ne pouvons pas suivre, nous n'avons pas besoin de mourir de faim ni de nous laisser aller à notre désespoir; nous n'avons qu'à chercher pour notre esprit une autre nourriture, aussi forte que le fruit défendu auquel il voulait goûter, et peut-être plus pure; mous n'avons qu'à creuser pour notre pied aventureux une route qui, si elle est plus rude, n'est ni moins directe ni moins large que le chemin fermé par la fortune.
«Il y a un an, moi aussi j'étais bien malheureux, parce que je croyais m'être trompé en entrant dans les ordres; l'uniforme du prêtre et ses devoirs me pesaient; j'aurais voulu une vie plus active, les travaux excitants d'une carrière littéraire, la destinée de l'artiste, de l'écrivain ou de l'orateur; tout, excepté le métier de prêtre. Oui, sous mes vêtements de ministre bat un coeur de guerrier ou d'homme d'État; je suis amoureux de la gloire, du renom, du pouvoir; je trouvais mon existence si malheureuse que je voulais en changer ou mourir. Après quelque temps d'obscurité et de lutte, la lumière brilla, et avec elle vint le soulagement; ma carrière rampante prit tout à coup l'aspect d'une tâche sans bornes. Tout à coup une voix venue du ciel m'ordonna de rassembler mes forces, d'étendre mes ailes et de voler au delà des champs qu'embrassait mon regard. Dieu avait une mission à me donner, et, pour la bien accomplir, il fallait de l'adresse et de la force, du courage et de l'éloquence, toutes les qualités de l'homme d'État, du soldat et de l'orateur, car tout cela est nécessaire à un bon missionnaire.
«Je résolus donc de me faire missionnaire; à partir de ce moment, mon esprit changea: toutes mes facultés furent délivrées de leurs chaînes, et les liens ne laissèrent après eux que l'inflammation qui suit toute blessure; le temps seul pourra la guérir. Mon père s'opposa à cette résolution; mais depuis sa mort, il n'y a plus aucun obstacle légitime; lorsque mes affaires seront arrangées, que j'aurai trouvé un successeur, que j'aurai subi encore quelques luttes contre des sentiments violemment brisés et contre la faiblesse humaine, luttes dans lesquelles je suis sûr d'être victorieux, parce que je l'ai juré, alors je quitterai l'Europe pour aller en Orient.»
Il dit ces mots de sa voix étrange, calme et cependant emphatique; lorsqu'il eut achevé, il regarda non pas moi, mais le soleil couchant, sur lequel mes yeux étaient également fixés; lui et moi, nous tournions le dos au sentier qui conduisait des champs à la porte du jardin; nous n'avions entendu aucun bruit de pas sur le gazon du chemin; le murmure de l'eau dans la vallée était le seul bruit qu'on pût distinguer à cette heure: aussi nous tressaillîmes, lorsqu'une voix gaie et douce comme une clochette d'argent s'écria:
«Bonsoir, monsieur Rivers; bonsoir, vieux Carlo! Votre chien connaît ses amis plus vite que vous, monsieur. Il a dressé les oreilles et remué la queue quand je n'étais qu'au bout des champs, et vous, vous me tournez le dos maintenant encore.»
C'était vrai. Bien que M. Rivers eût tressailli dès les premières notes de ces accents harmonieux, comme si un coup de tonnerre eût déchiré un nuage au-dessus de sa tête, la nouvelle arrivée avait fini de parler sans qu'il eût songé à changer d'attitude; il était toujours debout, le bras appuyé sur la porte et le visage dirigé vers l'occident. Enfin il se tourna lentement; il me sembla qu'une vision venait d'apparaître à ses côtés. À trois pieds de lui était une forme vêtue de blanc: c'était une création jeune et gracieuse, aux contours arrondis, mais fins, et quand, après s'être penchée pour caresser Carlo, elle releva la tête et jeta en arrière un long voile, j'aperçus une figure d'une beauté parfaite. Une beauté parfaite, voilà une expression bien forte; mais je ne la rétracte pas, car elle était justifiée par les traits les plus doux qu'ait jamais enfantés le climat d'Albion, par les couleurs les plus pures qu'aient jamais créées ses vents humides et son ciel vaporeux; cette beauté n'avait aucun défaut, et aucun charme ne lui manquait. La jeune fille avait des traits réguliers et délicats, de grands yeux foncés et voilés comme dans les plus belles peintures; ses longues paupières, terminées par des cils épais, encadraient son bel oeil et lui donnaient une douce fascination; ses sourcils, bien dessinés, augmentaient la sérénité de son visage; son front blanc et uni respirait le calme et faisait ressortir l'éclat de ses couleurs. Ses joues étaient fraîches, ovales et pures; ses lèvres délicates et pleines de santé, ses dents belles et brillantes, son menton petit et bien arrondi, ses cheveux tressés en nattes épaisses, tout enfin semblait combiné pour réaliser une beauté idéale. J'étais émerveillée en regardant cette belle créature, je l'admirais de tout mon coeur; la nature n'avait pas voulu la former comme les autres; et, oubliant son rôle de marâtre, elle avait doué son enfant chéri avec la libéralité d'une mère.