Il me semblait qu'un charme terrible s'opérait autour de moi, et je craignais d'entendre prononcer le mot fatal qui achèverait l'enchantement.

«Et que vous dit votre coeur? demanda Saint-John.

— Mon coeur est muet, mon coeur est muet, répondis-je en tremblant.

— Alors, je parlerai pour lui, reprit la même voix profonde et infatigable. Jane, venez avec moi aux Indes, venez comme ma femme, comme la compagne de mes travaux.»

Il me sembla que la vallée et le ciel s'affaissaient; les montagnes s'élevaient. C'était comme si je venais d'entendre un ordre du ciel, comme si un messager invisible, semblable à celui de la Macédoine, m'eût crié: «Venez, aidez-nous.» Mais je n'étais pas un apôtre; je ne pouvais pas voir le héraut, je ne pouvais pas recevoir son ordre.

«Oh! Saint-John, m'écriai-je, ayez pitié de moi!»

J'implorais quelqu'un qui ne connaissait ni pitié ni remords, quand il s'agissait d'accomplir ce qu'il regardait comme son devoir. Il continua:

«Dieu et la nature vous ont créée pour être la femme d'un missionnaire; vous avez reçu les dons de l'esprit et non pas les charmes du corps; vous êtes faite pour le travail et non pas pour l'amour. Il faut que vous soyez la femme d'un missionnaire, et vous le serez; vous serez à moi; je vous réclame, non pas pour mon plaisir, mais pour le service de mon maître.

— Je n'en suis pas digne; ce n'est pas là ma vocation.» répondis- je.

Il avait compté sur ces premières objections et il n'en fut point irrité. Il était appuyé contre la montagne, avait les bras croisés sur la poitrine et paraissait parfaitement calme. Je vis qu'il était préparé à une longue et douloureuse opposition, et qu'il s'était armé de patience pour continuer jusqu'au bout, mais qu'il était décidé à sortir victorieux de la lutte.