[CHAPITRE PREMIER.]
Jamais le soleil ne s'était levé sur un jour plus horrible que celui qui succéda à l'aventure de la veille. Henriquez s'éveilla ... et toute trace de délire étant passée, il regarda à ses côtés ... ô monstruosité! ce n'était point la belle Lilla, sa charmante fiancée, l'épouse de son cœur, mais Victoria, qui ne lui paraissant plus quelle même, empoisonnait ses regards: elle dormait encore, et soupçonnait peu l'horreur qu'elle inspirait; ses cheveux noirs, sortant de sa coëffure de nuit, s'étalaient sur un visage brun et fortement animé ... hélas! tout prouvait à Henriquez sa fatale erreur. Une fureur nouvelle le saisit ... ses yeux sortaient de leur orbite, et il les roulait en véritable maniaque; un cri aigu partit de ses lèvres. Il prononça avec un accent déchirant le nom de Lilla! s'élançant du lit en désespéré, il courut à son épée, qui était suspendue dans un coin de la chambre, et en arrachant le fourreau, il tourna la pointe vers son cœur, et se précipita dessus: comme il était nud, rien ne pouvait arrêter le coup, aussi tomba-t-il à terre, et un ruisseau de sang coula de sa blessure. Victoria s'était éveillée au cri qu'il avait fait, mais elle n'avait pu prévenir l'action; elle le soutint seulement comme il tombait, et partageant sa chûte, elle put presser sa tête contre sa poitrine.
A ce toucher, de fortes convulsions s'emparèrent d'Henriquez; il chercha à retirer sa tête d'entre les mains de son ennemie, et ne pouvant y réussir, ses mouvemens convulsifs devinrent plus forts; il ferma les yeux un instant, puis les rouvrant ensuite, il parut vouloir exprimer ce qu'il ressentait: regardant Victoria, d'un air de joie mortelle, il prononça ces mots: »Furie persécutrice ... c'est ainsi que ... que je t'échappe ... à jamais!» pas un mot de plus ne sortit des lèvres de l'infortuné, ni un soupir de sa poitrine; et, triomphant dans son agonie, il expira!
Voilà donc encore une fois, les visions de bonheur de Victoria évanouies! une rage des plus fortes brûla son âme à cette conviction, et la mit dans l'imposibilité de savoir à quoi elle allait se porter. Elle se tordit les bras, et se serra tellement les mains l'une dans l'autre, que les ongles y étaient empreints: elle s'arracha ensuite les cheveux, et tomba accablée sur le corps d'Henriquez. Enfin sa violence cessa, et un calme de mauvais augure en fut la suite; elle se releva, et s'habilla à la hâte, puis s'emparant de son poignard, elle parut méditer quelqu'action horrible. Elle quitta brusquement la chambre de désespoir et de mort, en ferma soigneusement la porte, et vola encore une fois à la forêt.
Victoria ne pouvait analyser au juste ce qui se passait dans son âme en ce moment; niais elle alla droit au lieu où languissait la malheureuse prisonnière: se sentant une force de démon, elle escalada au plus vite le rocher; la cataracte raisonna de nouveau à ses oreilles, ce qui augmenta la rapidité de ses mouvemens, et elle ne sentit presque point la dureté des cailloux; la montagne ne lui parut qu'une colline, et les précipices ne lui inspirèrent aucune crainte, tant était grande l'exaltation où ses espérances déçues avaient porté son être! enfin elle se trouva au lieu où sa rage aveugle la conduisait. Jusqu'alors elle n'avait pas été voir l'objet de sa haine; indifférente à sa situation, elle n'avait fait aucune demande à Zofloya sur ce sujet; et, oublié jusqu'à cet instant fatal, il fallait un nouveau motif de vengeance pour le lui rappeler. L'âme de Victoria tramait un dessein infernal, pour mettre fin, par une catastrophe subite, aux scènes qui avaient précédé. Ne prenant pas le tems de respirer, elle descendit avec promptitude dans le sentier qui conduisait au cachot de l'orpheline Lilla!
Ce qu'elle vit ne fit qu'irriter sa mortelle humeur, loin de l'adoucir. Etendue sur la terre, l'infortunée paraissait attendre son dernier instant; sa tête était posée sur un bras qui lui servait d'oreiller; elle avait à ses côtés quelques parcelles de nourriture grossière. Victoria s'en approchant avec son poignard, qu'elle tenait d'une main ferme, secoua la chaîne de l'autre, en commandant à Lilla de se lever. La pauvre petite s'efforça d'obéir; le manteau de léopard était jeté sur une de ses épaules, et venait croiser sur le reste de son corps; ses cheveux tombaient autour d'elle dans un désordre lugubre, tandis que de ses deux mains, elle cherchait à voiler son sein, par une pudeur angélique qui ne l'abandonnait jamais. Elle leva ses yeux bleux sur sa persécutrice, dont l'air était sévère et sombre; la charmante petite Lilla offrait bien en ce moment, la miniature de la Vénus de Médicis.
»Maussade, hideuse créature! cria Victoria en furie, prépare-toi à la mort!» Dans cet état d'abandon et de malheur, la beauté sans tache de l'orpheline excitait encore la jalousie de son ennemie.
»Oh! madame, dit l'enfant, d'un ton plaintif, c'est donc vous! c'est vous qui voulez me tuer! je croyais, j'espérais ... mon dieu, ne me regardez pas ainsi ... j'espérais que vous veniez me donner la liberté.»
»Oui, misérable, je vais te la donner, la liberté. Regarde ... (elle secouait la chaîne vivement)... je te la donne ... mais par la mort....»
O ciel! Victoria, en quoi donc vous ai-je offensée pour que vous me haïssiez autant? songez que je ne suis qu'une pauvre orpheline qui ne vous a jamais fait de mal.» «Paix, chétive créature; il t'appartient bien de parler ainsi. Saches donc que tu m'as déjà fait plus de mal que tu ne vaux. Allons, suis-moi.»