—Oui, monsieur le Comte, mais ... avez-vous continué de voir Matilde Strozzi? demanda-t-elle avec une sorte de jalousie.
—Je viens de vous dire, reprit le comte en riant, que j'avais conservé l'habitude de lui rendre des visites.
—Et ... vous la reverrez encore, signor Bérenza?
—Mes intentions, à l'avenir, seront grandement influencées par vous, répondit-il d'un air sérieux.
—Mais, comte, poursuivit l'artificieuse Victoria, en feignant une grande ingénuité, vous m'aimez trop réellement, j'espère, pour vous occuper d'une autre femme, tandis que je suis avec vous!
—Charmante Victoria, je prendrai le même ton de gravité pour répondre à votre observation trop juste. La signora Matilde peut prendre son parti, car elle nous verra ensemble; et j'espère qu'il sera hors de sa puissance de nous séparer. Je l'avais été voir hier; elle connaissait la couleur du domino que je portais, et ses yeux m'auront suivi partout, je n'en fais point de doute. Si elle se fut aperçue de mon attention sur vous, elle aurait cherché à vous y soustraire par quelqu'odieux moyen, ou vous eût suivie jusque dans mon appartement comme une furie vengeresse. Voilà pourquoi j'ai pris la précaution de vous amener dans mon hôtel par une porte secrète et qu'elle ne connaît point. Mais laissons ce sujet indigne de nous occuper. Une fois pour toutes, Victoria, croyez qu'il n'est point au pouvoir de Matilde de me détacher de vous. Je l'ai connue, il est vrai; elle a été la compagne de mes heures perdues, mais jamais ma maîtresse en titre, encore moins l'amie avouée de Bérenza. Non, parce qu'il ne suffit pas que ma maîtresse soit admirée, mais il faut encore qu'on puisse m'envier sa possession. La femme que Bérenza peut aimer, doit être supérieure à tout son sexe: je ne lui veux rien des caprices d'une coquette, des dédains fastidieux d'une prude, ni de la simplicité d'une idiote. Elle doit abonder en grâces de l'esprit aussi bien qu'en celles du corps; car je ne fais aucun cas d'une femme qui ne cède à mes embrassemens qu'une forme insipide, plaisir que le rustre le plus grossier dans la nature, peut connaître aussi pleinement que moi. Ma maîtresse doit m'appartenir également de cœur et de pensée, n'avoir, d'autre ambition que celle de conserver mon amour. Les hommes peuvent soupirer pour elle, mais sans oser l'approcher. Il lui convient aussi, quand sa beauté les attire, qu'une dignité suffisante les repousse. Si elle oublie un seul instant ce qu'elle se doit, je la rejette pour jamais de mon sein; et si, ajouta-t-il avec plus de force, il arrive qu'elle manque à son honneur, alors ... oh! alors, son sang peut seul laver l'outrage ... Victoria! (il saisit sa main) m'entendez-vous...? avez-vous le courage, la fermeté suffisante pour devenir l'amie, la maîtresse de Bérenza?
Victoria le regarda avec une douce fierté; et posant sa belle-main sur le bras du comte, elle dit:—Oui, j'ai le courage de devenir tout pour vous plaire. Pourquoi donc ces conditions, Bérenza?
—Parce que je désire que tu sois à moi ... à moi seul, belle créature, dit-il en la fixant avec pénétration.
—Et n'en est-il pas ainsi? ne vous aimai-je pas uniquement?
—Non, certainement, non pas assez; tu es étrangère aux détours de ton propre cœur, dit-il intérieurement. Puis se levant, il ajouta:—Retirez-vous, ma belle amie: allez vous reposer, et demain nous nous reparlerons.